Il y avait des matins où tout semblait redevenir simple. Des matins comme celui-là, où le soleil filtrait doucement à travers les stores de la cuisine, où Sualen chantait faux en se brossant les dents et où le monde tournait sans mal.
D'autres matins étaient parfois un peu chaotiques mais c'était notre routine, à toutes les deux. J'étais loin d'être une mère parfaite mais j'essayais. Je faisais de mon mieux.

Ce jour-là, comme tous les autres jours, j'étais entrée dans la chambre de Sualen un peu avant sept heures. Elle dormait encore, toute recroquevillée contre sa peluche renard, les cheveux en bataille et la bouche entrouverte. Je m'étais penchée doucement pour lui caresser les cheveux, jusqu'à ce qu'elle ouvre un œil.

- Encore cinq minutes, avait-elle murmuré.

Je m'étais assise au bord du lit.

- Si tu es en retard, tu ne pourras pas donner à manger aux canards près de l'école.

Et elle s'était redressée rn soupirant, comme si elle acceptait à contrecœur de se lever mais qu'elle était consciente que c'était une cause juste.

Dans la cuisine, pendant qu'elle mangeait ses céréales, j'avais préparé son sac. Elle parlait non-stop de l'activité peinture de la veille et de sa copine Maïa qui avait une trousse licorne. Moi, j'écoutais en hochant la tête, notant dans un coin de mon esprit qu'il faudrait que je pense à lui en acheter une aussi.
Je versai ensuite un reste de café dans un gobelet à emporter pendant que ma fille enfilait ses baskets à l'envers. Elle avait grandi trop vite. Quatre ans, déjà. Quatre ans à tout reconstruire, ailleurs, autrement. Une autre ville, une autre vie. Loin de tout ce qui faisait mal. Loin de lui.

- Dépêche-toi, ma chérie, on va être en retard pour l'école.

- Mais j'ai pas trouvé mon élastique rose !

- Tu mets le bleu, aujourd'hui. C'est très bien aussi.

Elle fit la grimace mais obéit. Elle ne connaissait rien de ce que j'avais fui. Pour elle, cette vie-là avait toujours été la seule. Et c'était mieux comme ça.

- Tu restes avec moi dans la classe aujourd'hui, avait-elle demandé en arrivant devant l'école.

- Juste cinq minutes. Je suis un peu en retard, ma puce.

Elle avait froncé les sourcils.

- Encore ?

Je m'étais accroupie à sa hauteur.

- Je suis désolée. Mais ce week-end, rien que toi et moi, d'accord ? Parc, glaces, dessin animé, tout ce que tu veux.

Elle avait hoché la tête. Puis elle avait enroulé ses bras autour de mon cou et comme chaque matin, j'avais senti ce pincement au cœur en franchissant le portail de l'école. Je savais qu'il y avait des moments où je ne lui accordais pas beaucoup de temps mais je n'avais pas le choix. Je le faisais pour lui offrir une meilleure vie à l'avenir.
Je pris la route en direction d'un quartier au nord de la ville. Agent immobilier, ça n'était pas ce que j'avais rêvé mais ça payait les factures. Il y a encore quelques années, j'étais sur les bancs de l'université, la tête remplie de projets. J'aimais apprendre et me projeter dans l'avenir. J'avais des ambitions. J'imaginais une vie structurée, un équilibre entre ma vie de famille et mon travail. Et puis il y avait eu l'accident et tout avait basculé.

Le soir, après avoir récupéré Sualen à la garderie, c'était pizza, bain et pyjama licorne. Elle adorait jouer avec ses petits animaux en plastique et moi, je restais assise sur le tapis de la salle de bain à la regarder faire parler un dauphin et un pingouin en leur inventant des aventures sous-marines. Ma fille était pleine d'imagination et dans ce sens, elle me ressemblait.

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