4. Emilyne

42 2 3
                                        


     Quelques jours après l'amphi de présentation, j'ai dû retourner à la faculté. Beaucoup y sont retournés avant moi, parce qu'ils assistent aux cours. C'était mon cas en première année, mais maintenant, je n'en ressens plus l'envie. Et je ne suis pas la seule. Néanmoins, nous ne sommes pas lâchés dans la nature, chaque vendredi il y a la distribution des Ronéos à 15h. Nous sommes vendredi, il est 14H30 et il y a déjà un monde fou qui attend devant les machines à café. Je pars m'asseoir dans un coin et trouve par miracle une barre de réseau pour demander à Tania quand est-ce qu'elle arrive. J'attends son SMS en me triturant les mains. Il y a encore quelques mois, si j'avais du l'attendre sans rien faire, j'aurai sorti mes fiches d'anatomies pour réviser. Je regarde la foule aller et venir, riant aux éclats. Nous sommes tous des âmes torturés qui avons enfin trouvé le grâal. Certains passent en groupe et semblent rire, d'autres semblent cacher une déception sur leur sourire. Je le reconnais, c'est celui que j'affiche quand on sort avec mon groupe d'amis. Tania et moi avons eu de la chance de passer en médecine, mais certains d'entre nous ont dû choisir la pharmacie et pour certains cas isolés, ils ont dû changer de pays pour continuer leur étude. Je sens ma bouche trembler, y penser me rend toujours un peu triste. Je n'ai même pas le temps de m'en remettre que quelqu'un pose une canette froide sur ma tête.

C'est Tania qui me sourit. Elle semble accompagnée et je ne me trompe pas. Je bascule la tête sur le côté et découvre derrière elle son copain. Ils se sont trouvés quand elle était en première année tandis que lui était en deuxième année de pharmacie. Je l'avoue, je ne pensais pas que cela durerait autant, mais elle semble heureuse et c'est le principal. Tania s'assoit à côté de moi et me tend sa canette. C'est du Dr Pepper, alors je décline sa proposition. Elle hausse les épaules et se l'enfile sans attendre. Je n'ose pas lui demander mais je suppose que si son homme est venu, elle ne risque pas de passer l'après-midi avec moi. Une pointe de déception traverse mon visage, mais je me résigne à ne pas me plaindre. J'observe ma montre puis la queue qui se forme pour les polycopiés. Je me lève instinctivement et tire Tania par l'épaule pour qu'elle vienne avec moi. Nous allons au bout de la queue et on patiente. 

- Bientôt on devra commander nos stéthoscopes, tu comptes prendre quoi comme couleur ? me dit-elle

- Bleu. C'est évident.

Elle fronce les sourcils. Je lui ai répondu de manière assez glaciale et je lui ai même pas retourné la question. Mais bon. Elle ne m'a pas prévenu pour son mec, j'estime que nous sommes à égalité maintenant.

****

La queue n'en finissait pas, mais enfin, je récupère mon paquet rose de polycopiés contenant tous les cours de la semaine, rédigés par les étudiants ayant assisté aux cours. Je sors de la salle et Tania me dit déjà au revoir, une main croisée avec celle de son homme. Je lui lève mon majeur pour lui au revoir et tourne les talons. Je m'accroupis pour ranger mes papiers dans mon sac puis me relève. Je n'ai plus qu'à rentrer chez moi. Je regarde l'heure sur ma montre, elle affiche 16h30. Il est peut-être un peu tôt, je vais faire un détour par Saint-Lazare. Ils ont un magasin Lush et je suis à court de bombe de bain. Je dévale les escaliers pour remonter au rez-de-chaussée et sort de la faculté, en passant encore une fois par l'hôpital. Mon odorat trahi mon chemin et je me dirige vers la cafétéria de l'hôpital. Après tout, c'est l'heure du goûter. Je prends un chausson aux pommes puis sort de la cafétéria. Je plante mon regard sur un homme qui me fixe, le regard mauvais. C'est l'interne de l'autre fois qui a écrit son numéro sur mon téléphone. Lorsqu'il remarque, je le fixe, il tourne les talons et me montre son dos avant de partir. C'est quoi son problème au juste ? 

Je sors de l'hôpital, et passe le portique de sécurité. Je retrouve la rue et me dirige vers la bouche de métro. Il y a un monde pas croyable devant. Je m'avance avec précaution, puis je me fais emmener par la foule et manque de me retrouver à terre plusieurs fois. Je me rattrape à chaque fois comme je peux. Je me colle contre le mur, dans un coin et attends que la foule passe. Après quelques minutes, je reprends ma marche et descends de nouveau d'autres escaliers, direction Saint-Lazare. Je me pose sur le quai et regarde l'heure d'arrivée du métro. Encore 7 minutes. Je lâche un immense soupir. J'oublie bien trop souvent que ce métro est irrégulier, bondé et met une plombe à venir. Je décide de sortir mon casque et je le mettre à mes oreilles. Pour passer le temps, j'écoute un peu de musique et tapote du pied au bord du quai. 

Brusquement, je sens deux mains contre mon dos. Cela ne dure qu'un instant, mais j'ai l'impression de sentir ma colonne vertébrale fondre. Je me crispe de douleur avant de me rendre compte que ces mêmes mains me poussent vers les rails. Je me sens tomber en avant et commence à voir les rails de plus en plus proches. Elles frémissent à chaque décharge d'électricité qu'elles reçoivent. Je me sens impuissante, paralysé et seuls mes yeux s'agrandissent. Vais-je mourir ? Je ne sens plus le sol, mes pieds ont fini par décoller et je n'arrive pas à savoir comment je pourrais m'en sortir. Un bruit assourdissant vient se poser au-dessus de la musique dans mon casque et les rails semblent devenir de plus en plus clairs. Le métro arrive et moi, je chute. 

Je sens mon bras droit aller vers l'arrière et soudain tout mon corps est projeté sur le quai. J'atterris sur les fesses, saine et sauve. Ce qui n'est pas le cas de mon casque que je vois s'envoler en morceau lorsque le métro lui roule dessus à toute vitesse. En face de moi, se dresse un homme, de dos. Il semble respirer assez fort, aurait-il couru ? Je regarde mon poignet droit et y découvrir une marque rouge dessinant sa main et ses doigts. Je ne sens pas encore la douleur, sûrement à cause de l'adrénaline. Mon coeur ne s'arrête plus et j'attends qu'il se retourne. Il se frotte la tête et râle puis il se tourne vers moi et s'approche. Il s'accroupit pour être à ma hauteur et affiche étrangement un regard très serein. Il me sourit et me tend sa main. En regardant ses yeux, je devine assez rapidement de qui il s'agit : c'est l'externe de l'autre fois. 

Je prends sa main pour m'aider à me relever et ne quitte pas ses yeux. Est-ce qu'il vient de me sauver la vie ? Des larmes montent à mes yeux et je n'arrive pas à articuler le moindre mot.

- Est-ce que ça va ? Je ne t'ai pas fait mal ?

Il inspecte mon poignet en grimaçant, il a l'air de s'en vouloir réellement.

- Tu devrais éviter de te mettre si proche du quai.

- Je.. Je n'ai pas fait exprès, on m'a..

Il semble ne pas vouloir connaître la suite et lâche mon poignet. Il se décale et se met à côté de moi. Je ne sais pas trop quoi penser de la situation. Je joue avec mes pieds puis regarde de temps à autre mon poignet. Je ne peux qu'attendre, le métro que je devais prendre est parti, avec mon casque. Et visiblement, il prend aussi ce métro. Je ne vais pas rester ici, planté là à côté de lui sans parler tout de même. Surtout qu'il ne semble vraiment pas méchant.

- Et tu.. Tu prends le métro 13 ?

- Il n'y pas 40 lignes près de la faculté, tu sais, me dit-il en souriant

Son sourire est vraiment envoûtant, je dois l'admettre. Sans parler de ses yeux bien trop intenses pour que le monde des mortels puisse les fixer plus de 3 secondes. Il remarque enfin que je n'arrive pas à faire la discussion et ouvre la bouche.

- Je m'appelle Jake, et toi ?

- Emilyne, mais appelle moi Emi, c'est plus.. court

Et surtout plus joli. 

- Et tu es en quelle année, Emi ?

- Deuxième, en médecine.

Il hoche la tête comme pour acquiescer. Je pense qu'il se fiche pas mal de ces informations, mais au moins, il a le mérite de faire la conversation. Le métro arrive et nous montons ensemble dedans.


J'y croyaisDes histoires addictives. Découvrez maintenant