Chapitre 41

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Cassiopée

Je me retourne vers la porte avec un sourire qui me brûle les lèvres. Ils sont là. Juste derrière. Dans cette maison saturée de leur odeur. Depuis mon arrivée je me retiens de leur arracher la tête… mais cette fois, je ne retiens plus rien. J’avance sans réfléchir. Sans penser. Tout ce qui cogne dans mon crâne, tout ce qui pulse dans mes veines, c’est la souffrance. La mort. Le besoin de détruire. La porte s’ouvre en cognant contre le mur. Parfait. J’avance dans le couloir, mes pas légers, patients, avides. J’ai l’impression d’être un animal lâché après des années de cage. Une fille surgit. Elle s’arrête net. Ses yeux s’écarquillent en voyant mes mains couvertes de sang, ma robe tachée, mon sourire trop calme pour être humain. Elle se plaque contre le mur, paralysée. Son cœur explose dans sa poitrine, j’entends chaque pulsation comme un tambourin effrayé. Elle va mourir. Elle le sait aussi. Elle tombe à genoux dès que j’arrive devant elle. Instinct de survie pathétique. Je glisse mes doigts dans ses cheveux et la redresse d’un geste sec. Ma lame se pose sur sa gorge. Sa peau est chaude, tendre. Elle peut hurler, supplier, se pisser dessus : rien ne m’arrêtera. Ses larmes roulent sur son visage, et ça rend la scène encore meilleure. Je joue avec la pointe de mon couteau. Juste un petit appui. Juste de quoi la couper. Un filet de sang glisse sur sa peau, chaud. Un frisson remonte le long de ma colonne, délicieux, presque sensuel. Je pourrais continuer longtemps. Mais il est temps de passer au plus amusant. Je relève le couteau, prête à ouvrir sa gorge comme un fruit trop mûr, quand un éclat attire mon œil. Je tourne légèrement la tête. Deux yeux. Deux yeux orange. Vifs. Brûlants. Fixés sur moi. Orange. C’est moi. Mon reflet. Un électrochoc me traverse la poitrine, un vrai, brutal, comme si on m’avait planté un défibrillateur en plein cœur.

Oh mon dieu.

Je suis là, debout devant un miroir, prête à égorger une fille qui n’a rien fait. Une innocente. Et je ne me reconnais pas. Ça… ça ne peut pas être moi. Pas cette main crispée sur une arme. Pas cette expression froide. Pas ces yeux. Les images de la bibliothèque explosent dans ma tête. Mon père. La tête séparée du corps. Mes doigts autour de sa mâchoire. Le bruit. Le sang. Je recule d’un bond, comme si on venait de me poignarder.

Qu’est-ce qui m’arrive ?! Je ne suis pas un monstre.

La fille tremble contre le mur, prête à tourner de l’œil, et la fine coupure sur sa gorge me donne envie de m’écrouler.

Je suis désolée.

Je ferme les yeux et je serre les paupières si fort que ça me fait mal. Pitié. Pas orange. Pas ça. Je respire. Une fois. Deux. Trois. J’ouvre les yeux vers le miroir. Rien. Pas d’orange. Pas de vert. Juste mes yeux. Mes yeux normaux. Je cligne. Encore. Où sont mes lentilles ? Je ne me souviens pas les avoir retirées.

Elles n’ont quand même pas fondu ? Si ? Putain.

Mon cœur tambourine, j’ai du mal à respirer. Une vague de rage m’a traversée, pure, absolue. J’ai… voulu tuer. Comme dans les égouts. Comme ce jour-là. Ça recommence. Je dois réfléchir. Réfléchir vite. Jace. Il me faut Jace. Et comme si je l’avais invoqué, il apparaît dans le couloir. Ses yeux tombent sur ma main tachée, mon bras, puis remontent vers mes yeux.

— On s’en va. Va te laver les mains, murmure-t-il tout contre mon oreille.

Je tremble.

— Elle m’a vu, chuchoté-je en m’effondrant une seconde contre son torse.

Son regard me dit qu’il s’en charge. Je recule aussitôt et file dans la première chambre. J’ai du sang sur la main, sur l’avant-bras. Je frotte ma peau comme une possédée en fixant mon reflet dans la glace au-dessus de la vasque. J’ai peur.
Peur de moi. De ce que j’ai failli faire. J’avais plus le contrôle. J’étais prête à tuer tout le monde. Et Jace… Est-ce que j’aurais pu… ? L’idée me déchire d’un coup, si violemment que j’en ai envie de vomir. Je ne pourrais pas supporter de le perdre. Mon cerveau me montre l’image atroce de mes mains autour de son visage, et je suffoque. Je préfèrerais mourir que de lui faire du mal. Mon ventre se tord. Ma gorge brûle. Je l’aime tellement que ça me détruit de l’intérieur. Je vois l’homme avant le vampire, alors que de moi… je ne vois rien. Mon reflet me renvoie une fille trop pâle, trop parfaite. Pas un défaut. Pas un bouton. De l’extérieur, on dirait un tableau. Mais à l’intérieur, c’est de la dynamite qui n’attend qu’une étincelle. Je m’asperge le visage d’eau glacée jusqu’à ce que mes joues me brûlent. Il faut que je me reprenne. On doit se barrer, et vite. Ils vont comprendre que c’est nous. J’essuie les gouttes qui coulent sur ma peau, et je vérifie qu’aucune trace de sang n’a survécu. Ma robe noire masque ce qu’il reste, heureusement. Je rince le lavabo, je range mon arme à sa place, je respire. Ça va aller. Ça doit aller. Jace a effacé la mémoire de la fille. Tout va bien se passer.

CASSIOPÉEOù les histoires vivent. Découvrez maintenant