Chapitre 1

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Leyla

Les rues étaient bondées de monde en ce vendredi soir. Mon regard se posait sur toutes ces personnes qui allaient rentrer chez elles. Des gens les attendaient sûrement pour pouvoir déguster un repas chaud autour d'une table. Ils discuteront de leurs journées et de leurs mésaventures en riant, se plaignant de ce qui les tracassait. Ils regarderont la télévision en jugeant le programme ou alors ils joueront à ces jeux de société que l'on peut uniquement utiliser en étant un certain nombre de personnes. Lorsque la fatigue les atteindra, ils iront dans leurs chambres respectives après s'être souhaité "bonne nuit". Et le lendemain, ils se réveilleront, un énorme sourire scotché au visage, heureux de se retrouver et de pouvoir recommencer une journée dans laquelle ils ne se sentiront ni seuls, ni mis de côté par la société. Ils se réuniront autour d'un petit déjeuner en expliquant leurs plans pour la journée. Pour ces personnes, l'avenir et le bonheur leur appartiennent.

Ils ne se rendaient certainement pas compte de la chance qu'ils avaient. J'aurais aimé pouvoir rentrer et trouver un repas chaud, discuter des choses divertissantes que j'aurais faites pendant la journée, juger les émissions télé, dire "bonne nuit" et me réveiller entouré.

Mais les choses que l'on désire le plus sont souvent celles qui nous sont les plus irréalisables.

Mes soirées étaient froides. La vapeur de mon assiette de pâtes était la seule et unique chose qui me réchauffait dans mon studio. Mon ombre me tenait compagnie dans cette solitude constante, mais même elle disparaissait lorsque j'éteignais la lumière.

Dans les rues bondées de Madrid, mes yeux se promenaient sur les grandes vitrines des magasins. Cela faisait bien longtemps que je n'avais pas mis les pieds dans un magasin. Mon salaire ne me permettait pas de m'offrir ce luxe. De toute façon, ce n'était pas une nécessité pour moi de remplir mon armoire ; je devais m'occuper de mon frigo, et j'avais déjà du mal à m'en occuper.

Depuis bien longtemps, je ne pouvais m'approcher de ce monde auquel je rêvais d'appartenir. On m'a volé ce droit, le droit d'être aimé. Je suis forcé de regarder les autres s'apprécier et profiter de leur existence. Je suis une paria, la société m'a banni, et je n'avais pas d'autre choix que d'accepter.

Je reprends mes esprits quand je me rends compte que je suis arrivée devant mon bâtiment. Mon index appuie sur toutes les touches du code pour ouvrir la porte de l'immeuble. Un bip me confirme que la porte s'est ouverte. Je pousse la porte et m'enfonce à l'intérieur du bâtiment. Je monte les escaliers d'un pas lent, fatiguée par ma journée de travail. Demain, j'ai congé, bien que je sache que je ne sortirai pas de mon appartement. L'idée de savoir que je ne serai pas angoissée à l'idée de m'adresser à quelqu'un me rassure. Deux ans se sont écoulés depuis que j'ai quitté ce foyer, pourtant je n'ai pas réussi à évoluer. Et je ne sais toujours pas si je suis coupable de ce qui m'arrive.

Arrivée devant ma porte, j'enfonce ma clé à l'intérieur de la serrure.

Mais cette dernière était étrangement ouverte.

Mes doutes s'estompèrent lorsque je me souviens que j'avais sûrement dû oublier ce matin, pour la simple et bonne raison que j'étais encore en retard.

La veille j'avais encore eu une crise d'angoisse, depuis quatre ans, je devais subir ses crises, elle me transportait à chaque fois à cette nuit pluvieuse, et douloureuse. À chaque fois que c'était fini, je prétendais. Je prétends que rien de tout ça n'existe, car pour les autres, ça n'existe pas, je n'existe pas, alors pour moi aussi, ça n'existe pas.

J'ouvre la porte de mon appartement et comme d'habitude le silence glacial de mon « chez moi » m'accueillait.

J'ai déposé mes clés sur le petit socle en verre.

LOS ESPOSOSOù les histoires vivent. Découvrez maintenant