"Si le temps pouvait s'écrouler, soyez certain que je serai l'Atlas de ces dernières minutes."
Chronos : Hildegarde fille de Jeannot
J'ai vécu depuis aussi longtemps que la douleur existe, j'ai connu toutes les souffrances de chacun, survécu à toutes les peines que j'ai parcouru et qui m'ont été offertes sur un plateau. Au début je n'étais pas comme ça, je pense que j'étais même charmante selon vos critères. J'avais les rêves des hommes dans les yeux et les chuchotements du monde dans mon cœur. J'étais simplement humaine, mais j'étais surtout heureuse.
Lorsqu'on est humain on ne se rend jamais vraiment compte de la chance que l'on possède, de la pure merveille qu'est de ressentir la moindre chaleur sur la peau, de pouvoir bloquer ses sens sans difficultés, ou même d'être capable de se sentir fatigué. Un vampire ressent évidemment ces éléments, mais uniquement une faible partie de ces derniers, un indice ténu de ce qu'est la vraie vie.
J'y ai goûté à cette merveille, et je l'ai rejetée sans savoir complètement ce que je manquerai.
Après l'incident de Babel les gens ont eu tendance à trouver que le monde d'avant était meilleur et plus sûr. Je n'en suis pas certaine pour ma part, j'ai vu les deux cohabiter ensemble et je crois qu'au contraire l'accident a permis de lever le voile de l'ignorance sur la cruauté fondamentalement humaine. Ils pouvaient dire en toute sérénité qu'ils avaient peur parce qu'ils utilisaient la différence de leurs jumeaux comme abomination. C'est si simple de devenir monstre invisible lorsque l'on se présente en martyr.
Je ne sais même pas pourquoi je te laisse accéder à mes pensées. J'ai sans doute peur de m'oublier, les Archivistes finissent toujours par oublier. Les grains de leur vie et de leur conscience sont toujours absorbés par leur pouvoir. On nous draine pour connaître le secret des autres sans en obtenir pourtant la moindre vérité. Tu vas t'oublier mon petit Archiviste, et moi néanmoins, je subsisterai dans tes pensées.
À la suite de ce moment historique, le monde des hommes s'était fracturé, et alors que la cupidité des hommes ne cessait de croître, les inventions et expériences scientifiques également. J'étais une fille de meunier, une fille de rien, regardée de haut par tout le monde, même mon père. Il n'y avait que ma petite sœur qui m'admirait, et elle était, elle était tout pour moi. Elle s'appelait Lise, elle était blonde avec des yeux verts, elle ressemblait presque à une petite marguerite avec ses joues rondes et potelées.
Les scientifiques de mon temps voulaient réaliser l'impossible : créer un vampire par l'usage d'un humain, les charlatans de ce type promettaient à leurs testeurs pouvoir et or. On n'avait pas le choix entre mourir dans la rue sans fierté ou dans le billard avec la tentative de réaliser un rêve.
Lise grandissait un peu plus mais personne ne pouvait lui assurer un avenir ou un lendemain, la décision était simple à faire : j'avais quelque chose à protéger.
Je me souviens encore de la nuit avant que je ne parte pour passer aux mains de ces canailles parlant latin. Ma précieuse fleur m'avait tressé les cheveux un peu maladroitement, mais elle avait pris le temps de rester avec moi pendant que je lui racontais une histoire, un conte de fée. Ce n'est que lorsqu'elle a fermé les yeux que je lui ai remis un petit papier que j'avais griffonné, et que je me suis enfuie sans un regard en arrière.
Les locaux de tests étaient sordides, la crasse et les rats serpentaient partout où le regard pouvait se porter. L'air était humide et moite, le genre qu'on rencontre près d'une fosse commune. Et les expériences ont débuté, les jours et les nuits passaient, et rien, toujours rien. Jusqu'au jour où une formule a fonctionné : celle pour les Archivistes.
Imagine Noé le secret de la naissance de notre espèce : des hommes devenus supérieurs par un pouvoir les dépassant artificiellement, une merveille. L'église avait peur car pour la première fois un miracle venait d'être créé sans une de leur prière. Et l'homme lorsqu'il a peur devient incontrôlable, brutal, violent...
Je suis revenue chez-moi après. La porte était déjà ouverte, et une flaque pourpre souillait tout le porche.
Lise avait le regard fixe, perdu sur une des lattes en bois tachée de sang, son sang. Mon hurlement résonnait de tous les coins de la pièce, c'était guttural, sec, sauvage. On m'avait arraché ma marguerite avant qu'elle n'ait eu le temps d'éclore. Dans ses mains reposait le petit morceau de toile avec le dessin au charbon : une famille avec deux sœurs heureuses. Le sang donnait l'impression que les personnages pleuraient.
Tu sais petit Archiviste combien de temps il faut pour se remettre d'un deuil ? On dit qu'il y a des étapes, un schéma répétitif qui permet après à la personne d'aller mieux. La vengeance n'est jamais partie, elle s'est ancrée comme un poison adorable. Je ne suis pas hystérique comme pourrait dire certains de vos "médecins", je suis juste confiante et puissante.
J'ai eu le temps après de me relever et de me préparer minutieusement à me venger. Je me suis déguisée, j'ai menti, j'ai volé, j'ai tué, j'ai soudoyé mais j'ai fait tout ça avec le même but : donner à ma sœur ce qu'elle méritait. J'avais des idées ? Je devenais le baron de Machina et distribuais mes œuvres en même temps que je tissais ma toile de relations. C'était étonnement simple une fois que vous aviez le pouvoir nécessaire; mais ce n'était pas assez.
Et un jour la solution m'est apparue, enfin plutôt la nuit où Vanitas a fait sa présentation dans ce bal misérable et où tu n'as pas réussi à te cacher petit Archiviste. Si je ne pouvais ramener ma sœur, j'avais juste à détruire tous ceux qui étaient responsables en partie de sa disparition. J'étais la maîtresse du temps, les secondes se pliaient à mes désirs : je n'avais qu'à attendre et voir.
Pour détruire le monde, que faut-il faire exactement ?
- ouvrir la porte pour le combat
- trouver un coupable
- monter les partis les uns contre les autres
- refermer rapidement le lieu avant que les participants ne se rendent compte qu'ils n'en possèdent pas la clef
- les voir s'entretuer
- admirer les cendres qui vont rester
J'ai fait exactement ça avec toi mon petit Archiviste, tu es un appât, mais qui aurait cru que tu vivais aussi misérable ? Franchement nous aurions pu nous entendre, tu aurais pu nous aider mais à la place tu as préféré suivre un autre chemin. Je pensais pourtant que tu aurais pu être comme moi : fatigué par les injustices et surtout prêt à réparer ce monde. On t'a pris Louis, on m'a pris Lise, mais tu es toujours aussi pathétique.
Une vraie misère.
﴾ ﴿
"Ton ami nous a rejoint, il avait hâte de te retrouver. C'est vrai que perdu dans ton cauchemar tu ne peux pas voir l'humain, laisse-moi donc lui souhaiter la bienvenue."
Chronos se retira de la pièce lumineuse où elle se trouvait, laissant Noé à son sort. Le vampire esseulé avait plusieurs sillages de larmes sur ses joues rondes. Mais personne, pas même lui n'aurait pu déterminer quelle était la cause de sa douleur : si c'était dû à des souvenirs, ou à des songes monstrueux...
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Les souvenirs d'un Archiviste
FanfictionUn monstre sévit avec violence dans les rues de Paris. Personne ne semble échapper à son piège quand il vous tient. Pourtant, Mikhaïl semble s'en être sorti, et a réussi à se réfugier à l'hôtel occupé par son frère. Accompagné de son équipe et de No...
