Chapitre 24 : Jeanne

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"Les hommes sont tous condamnés à mort avec des sursis différents."

Victor Hugo

À partir de quel moment les choses avaient-elles dérapé ? Cette seule seconde ne pouvait être la responsable de toutes les horreurs qui se déferlaient, et pourtant, l'ensemble arrivait quand même engloutissant et noyant le sourd espoir qui tentait de percer la mélodie. Luca était malade, c'était un fait certain, c'était un fait acquis, c'était désormais plus qu'un fait, c'est une phrase en dessous de la réalité.

Si en réalité elle avait encore peur d'une chose : elle avait peur de voir. Il devenait ombre lui-même, et il était effrayant en le faisant : ses yeux avaient disparu, remplacés par, par rien. Il n'y avait que du vide derrière ses paupières, elles se refermaient pourtant comme d'habitude, mais plus aucune pupille ne subsistait. Une vision de pur cauchemar.

Elle n'avait pas voulu ça.

Elle ne voulait pas de ça.

Ce n'était pas possible.

Jeanne voulait aider Luca du mieux qu'elle pouvait, mais la malédiction était sans doute trop puissante, les traits de l'enfant avaient complètement disparu, et elle ne voulait pas se battre avec le petit vampire. Elle voulait le protéger autant qu'elle désirait ardemment protéger Dominique.

Parce que Luca n'était plus vraiment là, son corps avait été recouvert de substances sombres et l'obscurité ne cessait pas de l'engloutir. Jeanne regarda avec étonnement la lame qui la traversait de part en part, elle était formée par les ombres et désormais des gouttes de sang recouvrait sa lame. La vampire s'était toujours demandé quel goût son sang avait. Elle avait peur que son amante n'apprécie pas sa saveur, pourtant dans cette situation elle ne s'inquiétait pas de ça, elle ne s'inquiétait plus de rien.

﴾ ﴿

Un été lors de ses premières années en tant que "garde et arme personnelle" de la famille royale, elle avait perdu Luca. Il lui avait dit de rester à l'arrière, prétextant un mal de tête, un besoin d'être seul avec ses propres pensées, lui demandant de lui laisser de l'espace. Rutheven n'était pas quelqu'un d'agréable lorsqu'il se mettait en colère et Luca était bien trop jeune pour avoir à supporter toute cette pression.

La canne qu'il avait l'habitude de prendre avec lui était toujours très lourde, et sa colère à lui toujours trop grande. Il n'avait que huit ans, et elle avait simplement voulu l'aider, elle l'avait alors déguisé en un petit garçon campagnard. L'avait affublé de sabots trop grands, et de guenilles trop longues. Résultat : elle avait perdu le deuxième héritier au trône et dans une ville qu'elle ne connaissait plus du tout.

Elle avait dormi pendant si longtemps que les contours du monde avaient été tellement transformés qu'ils ne possédaient plus de limites. Et puis elle s'était mise à pleurer dans un coin, trop épuisée de ses recherches incessantes, trop énervée contre le monde et elle-même, trop accablée par sa stupidité.

Et puis une petite main lui avait tendu un mouchoir brodé, un peu chiffonné, un peu boueux. C'était à partir de ce moment-là que Luca et elle sont devenus une vraie famille, ils se protégeaient et s'aidaient l'un l'autre : ils avaient chacun vu le pire de l'autre et ils s'étaient étrangement retrouvés dans le regard de l'autre.

﴾ ﴿

Jeanne avait froid. Non, elle aurait dû avoir froid, ressentir les frissons qui parcouraient son corps, mais la vampire ne pouvait déjà plus comprendre qui elle était. Et pendant ce temps, le sang continuait de se répandre sur son corsage.

﴾ ﴿

Loki retrouva la bague qu'il avait volé à Rutheven brisée. Il l'avait prise parce qu'elle semblait tenir à cœur au vieux vampire, il n'avait pas compris ce qu'il avait causé, il ne se savait pas responsable de la chute de son petit frère. Alors qu'il admirait le rubis éclaté au sol, dans une grande maison de campagne, un maudit avait détruit sa malédiction par l'amour d'une sorte de seconde sœur, par la mort d'une sorte de seconde sœur.

﴾ ﴿

Dominique n'entendait plus les cris de Luca, dans son cœur seul résonnait en boucle le dernier souffle de Jeanne. Un hurlement presque surnaturel venait bercer ses pleurs, et accompagner sa peine. Il lui fallut quelques minutes néanmoins, pour comprendre que ce son discordant était le sien.

Les souvenirs d'un ArchivisteDes histoires addictives. Découvrez maintenant