Je m'approche encore un peu et quand enfin je distingue leurs visages bleuis par la mort et le froid, l'horreur qui me transperce se meut en un cri de désespoir qui sort de ma gorge. Papa... Maman... Sarah... Samuel... Si près... Pourquoi ?... Trop loin, trop longtemps... Pourquoi ?!
Mes mains se crispent sur mon arme et mes genoux fléchissent pour embrasser la neige. Si près et j'ai échoué. Papa... j'ai échoué. Je vous ai abandonnés... Je ne vous ai pas protégés... Si près de vous...
Maman... Pourquoi toi ? Et Sarah et Samuel, qu'ont-ils fait pour mériter un tel sort ?! Putain, tout ça c'est de ta faute, si tu t'étais bougé le cul plus vite, tout ça ne serait jamais arrivé !
Submergée par de violentes émotions, je reste là, à regarder leurs corps se balancer au bout d'une corde. Ça ne peut pas finir comme ça. Non, ça ne peut se finir comme ça : eux... ici et moi... là, vivante. Ce n'est pas comme ça que les choses auraient dû se passer. J'aurais dû les retrouver, les serrer dans mes bras, leur dire que je les aime, qu'ils m'ont manqué, que je suis heureuse de les retrouver et que plus jamais on ne se quittera. Alors... pourquoi ?!
Je ferme les yeux, refusant d'accepter la cruelle réalité. Pourtant la douleur, elle, persiste et gonfle dans ma poitrine, opprimant mes poumons et m'empêchant de respirer normalement. J'ai le souffle court, comme si je venais de courir un marathon et un étrange picotement me parcourt l'ensemble du corps, comme si j'en perdais le contrôle. Pour éviter de partir à la renverse, je me courbe en avant et pose mes mains dans la neige dont je ne sens même pas les piqûres mordantes qui engourdissent mes doigts.
Sois courageuse ma fille. C'est ce que dirait mon père à cet instant précis s'il s'était tenu à mes côtés. Ce n'est pas le cas, mais je vais l'écouter quand même. Je lui dois bien ça...
Une main se pose sur mon épaule et une voix féminine tremblante s'élève au-dessus de ma tête :
— Xalyah...
Je me redresse et repousse violemment Camélia avant de lui jeter un regard mauvais, jusqu'à ce qu'elle finisse par reculer de quelques mètres. Je n'ai besoin ni de sa compassion ni de ses larmes. Les miennes essaient de percer jusqu'à mes yeux, mais je les ravale en même temps que je reprends le contrôle de ma respiration. Mon père ne m'a pas élevée comme ça. Mon père ne voudrait pas me voir comme ça. Il m'a entraînée à affronter des situations pénibles. Je dois lui faire honneur, maintenant plus que jamais.
Au bout d'un moment qui me paraît être une éternité, je me relève et traverse la place d'un pas décidé. J'évite le regard des autres, je les contourne, je les repousse. Je ne veux aucune compassion. Je n'y ai pas droit alors que je suis encore en vie. Je dois rester forte. Pour eux.
Arrivée au cabanon réservé à l'outillage de la Grand-Place, je sors mon Wallgon-X et tire une balle pour faire sauter la serrure. Le bruit est assourdissant et résonne au-dessus de nos têtes. Comme un coup de marteau qui viendrait enfoncer la tête d'un clou pour viser le cœur. À l'intérieur je déniche une pelle. En revenant vers les miens, ma main se met à trembler sur le manche. J'avais tout imaginé. Tout. Mais sûrement pas ça. Jamais.
Je repousse les larmes qui se pressent à nouveau sous mes cils et j'enlève la sangle de mon HK-720 pour poser le fusil d'assaut au pied de l'arbre. La pelle vient rejoindre mon arme de guerre, puis lestement je grimpe à l'arbre. Le premier corps à tomber sera celui de Sarah. Le bruit sourd qu'elle fait en touchant le sol me donne un haut-le-cœur. Je dois continuer. Sois forte.
La lame de mon couteau tranche enfin le dernier lien qui rattache mon père à sa potence. Je descends pour rejoindre les quatre cadavres qui gisent à mes pieds. J'ai du mal à croire que plus jamais je ne les entendrai parler, plus jamais je ne les verrai bouger. Que des souvenirs. Voilà ce qui me restera d'eux.
Avec une énergie décuplée par la rage qui a remplacé la douleur, je me mets à creuser au pied du Grand Arbre. Du coin de l'œil j'aperçois les autres qui s'organisent pour rassembler les corps. Tidji s'est assis sur un muret pour soulager sa jambe et observer les alentours avec attention. Tous sont livides, même Tim qui tente pourtant de rassurer tout son monde avec des gestes d'affection et des mots certainement réconfortants. Un ours au grand cœur ? Non je n'ai pas envie d'y croire. Ce type est un con.
Je me concentre à nouveau sur mes mains rougies par le froid qui se cramponnent avec force à la pelle. Me tourner vers mes compagnons de fortune m'obligerait à regarder en face mes émotions. Je ne peux pas me laisser submerger par cette peine et cette tristesse qui n'attendent que ça pour se repaître de mon âme.
Alors mes gestes sont automatiques. Je laisse mon corps prendre le relais tandis que ma tête refuse encore la réalité, ne voyant là qu'un objectif de plus à accomplir : creuser. Encore.
Parmi les cadavres que j'ai pu voir sur la place, la plupart me sont familiers, mais il y en manque un que je n'ai pas vu. Une fois que j'en aurai fini, il faudra que je le cherche... D'autres corps par contre ne m'ont rien évoqué. Pourtant je n'oublie pas facilement un visage. Comme le premier vieillard que nous avons croisé. J'ai beau fouiller ma mémoire, rien ne me revient à son sujet. Dois-je en déduire qu'ils avaient trouvé de nouveaux compagnons de route ? Comment ont-ils survécu depuis qu'on a été séparés ?
Des questions qui resteront à jamais sans réponses. Si seulement j'avais été plus rapide... plus forte... Tout ce temps perdu... Les larmes se font plus pressantes encore, mais avec une volonté de fer je les repousse encore. Pas maintenant.
La terre est aussi dure que de la roche. Bientôt elle cristallise ma rage. Je la frappe, encore et encore. Je la découpe, la tranche. Et elle s'effrite en un millier de morceaux, s'empilant tout autour de moi, se mêlant à la neige qui bientôt se transforme en une infâme bouillasse.
Le temps s'arrête et plus rien n'occupe mon esprit à part l'unique tâche que je suis en train d'accomplir ; creuser la tombe familiale. Je m'échine, encore et encore, jusqu'à ce que la profondeur du trou me satisfasse. Le sol m'arrive aux genoux quand je fais glisser les corps au fond.
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Horizons #1 - Sombre balade
Science Fiction-- Résumé -- 2107. Deux ans plus tôt, le monde est dévasté de façon brutale et soudaine. Aujourd'hui, il ne reste plus que des ruines, de la poussière et des cadavres. Les rares rescapés tentent de subsister, tiraillés entre les milices locales et l...
