Chapitre 9 - #1

33 1 0
                                        


jeudi 17 novembre 2107

Une douce odeur sucrée me sort du sommeil agité dans lequel j'étais plongée. En entrouvrant les paupières, je reconnais la silhouette de Jeremy penchée sur le feu, en train de touiller dans la conserve en fer de la veille.

— Salut ! déclare-t-il d'un ton enjoué, derrière son écharpe. Bien dormi ?

Je pousse un grognement en guise de réponse et me redresse sur les coudes.

— Qu'est-ce que tu fais ?

Il se tourne vers moi avec une lueur malicieuse aux coins des yeux.

— Ma spécialité ! De l'eau au sucre avec des feuilles de menthe séchées. Tu vas voir, c'est super bon !

— J'ai l'impression que cette nuit de sommeil t'a fait du bien, non ?

Le rouge lui monte aux joues et c'est en baissant les yeux qu'il déclare :

— Je ne vois pas de quoi tu parles. Je vais très bien.

— C'est sérieux Jeremy ! le sermonné-je. Une commotion cérébrale, ça ne se prend pas à la légère.

— Mais je veux pas être un boulet..., gémit-il.

À présent parfaitement réveillée, je m'assieds en tailleur à côté du feu et tends mes mains pour les réchauffer.

— Ne t'inquiète pas pour ça, j'ai trouvé un super moyen pour nous déplacer sans trop d'effort, réponds-je avec un clin d'œil.

— C'est quoi ? demande-t-il à nouveau enthousiaste.

— C'est dehors, si tu veux voir.

Le gosse bondit sur ses pieds et court pour voir de quoi il retourne. Je l'entends s'extasier pendant plusieurs minutes avant de revenir près de la chaleur.

— C'est trop bien ! J'ai pas fait de vélo depuis que je suis tout petit.

— Désolée de te décevoir, mais ce n'est pas toi qui vas pédaler. Tu vas avoir la chance de te faire transporter comme un prince, mon cher.

— Pfff... t'es pas drôle...

Il touille à nouveau sa préparation avec vigueur, puis me tend la boîte de conserve brûlante. Du bout des lèvres je goûte sa préparation qui se révèle être un délice pour mes papilles. Mon estomac en profite pour se réveiller bruyamment et me signaler que la veille au soir il aurait bien mangé un peu plus qu'un abricot sec. Je tire mon sac vers moi et fouille à l'intérieur pour sortir deux rations de nourriture.

— Tiens, mange ça.

Jeremy prend le sachet en me remerciant. Je me surprends à savourer ce plat qui n'a aucune saveur réelle. Juste celle d'apporter suffisamment de protéines, de glucides, de calcium et que sais-je d'autre, pour tenir une journée. Le repas du parfait survivant !

— Qu'est-ce qui te fait sourire ?

Le gosse me regarde de ses yeux ronds. À chaque fois que quelque chose l'intrigue, la même expression se peint sur son visage, lui donnant un air innocent... et un peu débile. Je me retiens de rire et efface le sourire qui étire mes lèvres. Il est temps d'y aller.

En moins de dix minutes, nos affaires sont rassemblées, rangées, le camp nettoyé de toute trace de notre passage. Jeremy rechigne à monter sur la charrette fixée à l'arrière du vélo, mais je ne lui laisse pas le choix. Je lui colle mon sac dans les bras et enfourche la bicyclette, bien décidée à mettre le turbo pour rattraper les autres, leur rendre le gamin et foncer vers Orléans. Cette fois-ci, je ne laisserai plus rien ni personne, se mettre en travers de mon chemin.

Des heures durant, je pédale. À travers champs, à travers villes. Peu importe, je garde le même rythme de croisière. C'est-à-dire, à peine plus vite que si nous faisions le chemin à pied, tant il m'est difficile de charrier tout ce poids. Nous avançons trop lentement à mon goût, mais je n'ai pas le choix de toute façon, car j'ai quand même certains principes qui m'empêchent d'abandonner Jeremy sur le bas-côté.

Les côtes sont les plus dures à négocier et parfois je mets pied à terre pour pousser le vélo, tandis que les descentes me remettent du baume au cœur. Aujourd'hui, comme hier, il ne neige pas. Le soleil a même pris possession du ciel, envoyant les nuages loin à l'horizon, vers le nord. L'air est sec, et terriblement glacial. Malgré l'effort qui me fait transpirer, je suis glacée jusqu'à la moelle.

Le soleil a dépassé le zénith depuis un bon moment lorsque mon poids, celui de Jeremy et ceux de nos deux sacs finissent par avoir raison de mes forces au sommet d'une énième côte. À bout de souffle, je mets pied à terre et me laisse tomber sur le talus du bas-côté de la route.

— Alors mamie, on est fatiguée ! s'exclame Jeremy du haut de sa charrette, un sourire narquois aux lèvres.

Incapable de répondre pour le moment, j'attrape une boule de neige bien tassée et la lui envoie en pleine face. Surpris, il ouvre et ferme la bouche comme un poisson hors de l'eau, fulminant de s'être fait avoir de la sorte. Aussitôt, il saute de son carrosse de fortune et me renvoie la pareille. J'ai juste la force de lever le bras pour ne pas me prendre le missile en pleine tête.

— Vous, là !

Je me retourne brusquement, pour apercevoir un groupe d'hommes et de femmes qui viennent de sortir de la forêt avancer vers nous. À leur démarche, je devine qu'ils ne sont pas pétris de bonnes intentions.

— Remonte dans la charrette, Jeremy.

Malgré mon souffle court, ma voix est calme et autoritaire. Le gosse ne pense même pas à discuter ce que je lui demande et, illico presto, remonte sur sa plateforme, glissant discrètement une main dans son sac, certainement pour attraper son arme. Je lui fais signe de ne pas bouger.

— Qu'est-ce que vous voulez ? demandé-je alors que le groupe arrive à notre hauteur.

L'homme qui se trouve en tête a le visage grêlé de cicatrices, une oreille en moins et le nez bossu d'une ancienne fracture.

— Vous êtes sur notre territoire et vous n'êtes pas les bienvenus.

Je regarde autour de nous. La forêt s'étend à gauche de la route, les champs à droite et à quelques centaines de mètres en contrebas, la silhouette d'une ville se détache.

— C'est chez vous là-bas ? indiqué-je du doigt.

L'homme pousse un grognement que je prends pour un oui. Derrière lui, les mains se resserrent sur de vieux fusils de chasse et quelques fusils à pompe. Dans ces cas-là, mieux vaut jouer la franchise.

— Nous sommes juste de passage. Nous cherchons à rejoindre notre groupe dont nous avons été séparés hier.

— Ce groupe d'emmerdeurs ..., marmonne une femme en crachant au sol.

— Ils... ils sont passés par là aussi ?

— On les a chassés à coups d'pieds au cul ouais..., répond un autre homme, tout aussi abîmé que le premier.

— Je vois... on ne vous veut pas d'ennuis, alors on va s'en aller tout de suite.

Je m'apprête à remonter sur le vélo quand le meneur m'interpelle.

— Si tu veux passer par chez nous, ma jolie, faut payer. Sinon tu r'tournes d'où tu viens.

— Je n'ai rien à vous donner en échange.

— Avec un barda comme le vôtre, ça m'étonnerait.

Plus vif que je ne l'aurais imaginé, il s'approche de la charrette et saisit mon sac pour le fouiller. C'est plus qu'il ne m'en faut pour réagir. Je bondis sur lui et le plaque au sol en lui collant ma lame de couteau de chasse sous la gorge. De mon autre main, j'attrape son arme qu'il avait glissée à sa ceinture.

— Personne ne touche à mes affaires, grincé-je.

Autour de nous les fusils se lèvent, les crans de sûreté sautent et les doigts se posent sur les détentes. La raison m'aurait poussée à le laisser fouiller de ses sales pattes mon sac, mais c'est tout ce que je possède. La plus grande partie du matériel qui se trouve dedans, je l'ai obtenue à grand renfort de sacrifices, mettant ma vie en danger plus d'une fois. Alors peu importe la raison, personne ne touchera à ce sac sans mon autorisation.

Horizons #1 - Sombre baladeDes histoires addictives. Découvrez maintenant