— Lâche-moi, pétasse.
L'homme essaie de paraître calme, mais ses pupilles dilatées et son souffle court m'indiquent qu'il crève de trouille. Limite s'il ne se ferait pas dessus comme un mioche.
— Voilà le marché, rétorqué-je d'une voix froide. Ta vie, contre notre passage.
J'appuie un peu plus la lame de mon couteau sur sa carotide, jusqu'à faire perler une goutte de sang.
— Je n'hésiterai pas un seul instant. Mets-toi bien ça dans le crâne avant de répondre.
L'homme déglutit péniblement, avant de se passer la langue sur les lèvres pour les humidifier. Une goutte de sueur dégouline le long de sa tempe pour mourir sur le sol enneigé.
— O... OK... c'est bon...
Je me redresse pour le tenir en joue avec sa propre arme, le temps de ranger mon couteau, puis je me relève. D'un geste, je lui retourne le bras dans le dos pour pouvoir garder le contrôle et lui enfonce le canon de son revolver dans les côtes.
— Jeremy, c'est ton jour de chance, tu vas pouvoir faire du vélo, déclaré-je en poussant mon otage vers l'avant. Avance doucement, je te suis.
Le gamin enfourche la selle sans exclamation de joie. L'atmosphère est tendue et il sait qu'au moindre faux pas on y passe tous les deux.
Le groupe nous suit à distance respectable, n'attendant qu'un geste de la part de leur chef pour passer à l'action. Mais je ne m'étais pas trompée sur le bonhomme : ce con tient bien trop à la vie pour oser agir. J'espère juste que ça suffira pour préserver nos fesses...
Il nous faut un bon quart d'heure pour arriver aux portes de la ville. Avant de nous lancer dans l'arène, je m'arrête pour glisser quelques mots à l'oreille de mon otage :
— Tu vas faire signe à tes hommes de rester ici pendant qu'on traverse la ville. Une fois qu'on sera de l'autre côté, promis, je te relâche.
— Qui me dit que tu vas tenir ta parole, salope ?
— Tu me traites encore une fois de salope ou de pétasse et je te plombe le cul, réponds-je du tac au tac en lui enfonçant un peu plus le canon dans les reins. C'est compris ?
L'homme hoche la tête, puis ordonne à son groupe de l'attendre ici. Quelques voix s'élèvent pour protester, mais leur chef y coupe court d'un claquement de langue.
— Jeremy, tu te sens d'attaque ?
Le môme hoche la tête. Je fais signe à notre prisonnier temporaire de grimper sur la charrette avant d'en faire de même. Ensuite, j'attrape son bras, et dissimule l'arme que je lui colle dans les côtes sous mon manteau.
— Bien. Avance doucement, mais surtout ne t'arrête pas.
Notre petit convoi s'ébranle sous le premier coup de pédale de Jeremy. Puis commence notre lente traversée de la ville. Ou ce qu'il en reste. De la tôle, des planches en bois, des bâches... voilà ce qui constitue ce bourg. Plus une seule maison en brique ou en béton ne tient debout. À peine devine-t-on les fondations de quelques bâtiments. La ville a été entièrement rasée et c'est avec effroi que je réalise qu'elle a été rebâtie sur un immense cratère. Merde.
Mon appréhension se voit confirmée à mesure que nous progressons dans le dédale des bidonvilles. Même si les lieux grouillent d'activité, les baraques se décomposent petit à petit, n'offrant que l'illusion d'un abri contre les bourrasques de l'hiver. Les étals des marchés ne sont faits que de bric et de broc, certainement dénichés dans les vestiges de la ville qui se dressait ici il y a quelques années et dans un état de décomposition avancée. Les habitants ne sont pas en reste non plus. Les vêtements sales, usés, déchirés, la peau ravagée, déchiquetée, cloquée, les membres abîmés, atrophiés, amputés... Si, contrairement à Sourdun, ils n'ont pas besoin de se terrer dans les égouts et les réseaux de transport souterrain pour vivre, l'espoir est une chose qu'ils ne connaîtront jamais. Tous ces gens vivent en sursis, irradiés jusqu'à la moelle par ce que la Rupture leur a largué.
Une belle saloperie, ces bombes. En plus d'anéantir une ville en un instant, elles ont le pouvoir de réduire la vie à néant dans tout le périmètre d'explosion pendant des années. Une gangrène impitoyable qui touche quiconque s'attardant un peu trop longtemps dans les parages. La moindre blessure, la moindre maladie ou infection se transforme en lente agonie. À moins de posséder l'antidote. Et celui-là je n'ai toujours pas réussi à l'obtenir.
Une fois j'ai été à deux doigts d'en choper dans un entrepôt du NGPP, mais les soldats ne m'ont pas laissé assez de temps. J'ai dû fuir rapidement, avec un HK-720 en plus à compter dans mon attirail. Mieux que rien. Mais à y réfléchir, les antidotes auraient été plus précieux. Alors que je devise intérieurement entre les bienfaits d'un fusil d'assaut ou d'un antidote, mes yeux continuent de balayer l'environnement macabre que nous traversons.
Des vivants-morts... voilà à quoi me font penser les silhouettes décharnées qui s'agitent au-dessus des étals, beuglent à travers les baraques, s'insultent copieusement par moment, même. Une illusion de plus : celle de vivre normalement.
Perdue dans mes sombres pensées, je remarque à peine les regards curieux que certains nous lancent, jusqu'à ce que Jeremy attire mon attention sur eux. Il n'y a pas que de la curiosité dans leurs regards. Je dirais même que certains transpirent l'envie à plein nez. L'envie d'un corps en pleine santé, l'envie d'un avenir moins obscur que le leur.
— Alors, contente de visiter Noirceure ? demande l'homme au visage grêlé dans un sourire édenté qui se veut ironique.
— Ta gueule.
Néanmoins, je ne peux réprimer un long frisson d'horreur qui me parcourt l'échine à la vue de ce cimetière qui se dessine sous mes yeux.
Nous mettons plus d'une heure à traverser la ville. Noirceure, comme l'appelle l'autre. Jeremy n'a pas ouvert la bouche de tout le trajet et si je ne peux voir que son dos de là où je suis, je devine qu'il tire la langue pour nous tracter. Son calvaire va bientôt prendre fin.
Nous franchissons la sortie sans encombre. Les gens ont d'autres chats à fouetter que de se préoccuper de qui traverse ou non leur ville. Sauf notre ami qui commence à s'agiter à mes côtés.
— Tu avais dit que tu me relâcherais, couine-t-il.
— T'inquiète pas, je n'ai qu'une parole, mais il est encore trop tôt. Jeremy, poursuis-je à l'intention du gamin, continue jusqu'à la prochaine bifurcation de la route.
— OK.
Et dix minutes plus tard, nous nous arrêtons enfin. Je fais descendre l'homme sans le lâcher et me tourne vers Noirceure.
— Au fond, déclaré-je plus pour moi-même que pour mon interlocuteur, j'ai pitié de vous.
L'homme est secoué d'un rire silencieux. Cela pourrait presque ressembler à un sanglot. Puis il hausse les épaules :
— J'en ai rien à foutre de ta pitié.
— Je sais.
Et sans prévenir, je lui abats la crosse de son revolver sur la tempe. Il s'écroule, inconscient pour un bon moment.
— Allez, on décampe de là.
Derrière moi, j'entends Jeremy avoir des haut-le-cœur. J'ai juste le temps de me retourner pour le voir vomir et s'effondrer à son tour. Fais chier. Je vérifie qu'il respire bien, et, tant bien que mal, je le hisse sur la charrette, au milieu de nos sacs. Nous ne pouvons pas rester là et vu son état, j'ai tout intérêt à rejoindre les autres pour le mettre en sécurité.
De mon sac, je tire mon Wallgon-X et son étui pour le fixer à ma cuisse. Ensuite, je glisse le revolver de l'homme au visage grêlé sous ma ceinture et enfourche à nouveau le vélo. Si un peu plus tôt je m'étais sentie vidée de toute énergie, à présent, une force nouvelle m'habite. Celle de la rage de survivre, qui me pousse à mettre le plus de distance possible entre ce futur charnier et moi.
VOUS LISEZ
Horizons #1 - Sombre balade
Bilim Kurgu-- Résumé -- 2107. Deux ans plus tôt, le monde est dévasté de façon brutale et soudaine. Aujourd'hui, il ne reste plus que des ruines, de la poussière et des cadavres. Les rares rescapés tentent de subsister, tiraillés entre les milices locales et l...
