Chapitre 7 - #3

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Les hommes se mettent en position de combat, les poings serrés. Ils n'ont jamais pratiqué d'arts martiaux, ça se voit tout de suite dans leur attitude et leur posture. Les seuls combats au corps à corps qu'ils ont dû faire doivent se résumer à des bagarres de bistrot.

Je sautille légèrement pour me mettre en jambe, puis je fléchis les genoux, tournant lentement autour d'eux. Je n'attaquerai pas la première. Je suis patiente, mais eux non. Et dans ce cas, j'aurai l'avantage. D'ailleurs, pas besoin d'attendre longtemps avant que l'un d'eux ne se décide. Je n'aurais pas pensé que le plus grand et le plus grassouillet se lancerait en premier et pourtant, il fonce vers moi, tête baissée, sans même penser à se protéger. Je fais un pas de côté, attrape son bras, et lui balaye les jambes avec mon pied. En moins de dix secondes, mon premier adversaire gît dans la fine couche de neige qui recouvre le sol, grognant de mécontentement. Et de un !

Je recommence à tourner autour du borgne et de Tête Aplatie. Les deux me jaugent d'un œil neuf, comme s'ils me prenaient enfin au sérieux. Les choses vont se corser un peu plus. Plus malins que leur camarade, les deux hommes m'attaquent ensemble, chacun d'un côté. Si j'évite sans trop de problèmes le crochet du droit de Tête Aplatie, le Borgne, lui, passe sous ma garde et me donne un coup d'estoc bien senti. Je bondis en arrière, remettant une distance de sécurité, le temps de reprendre mon souffle. Malgré sa stature plutôt menue pour un homme, le Borgne a une bonne frappe et je devine une musculature sèche sous ses vêtements.

— Bien encaissé ! lance-t-il d'un ton joyeux.

Ce n'est pas ça qui va me décourager. Je me remets en position et reprends mon petit manège. On a tous des failles. Quand tu auras compris ça, tu auras fait cinquante pour cent du boulot, Xalyah. Fiche-moi la paix avec tes conseils à la con ! Je sais tout ça. Un sourire éclaire mon visage. Je vais te montrer à quel point j'ai progressé, papa. La prochaine fois qu'on se verra, c'est moi qui te mettrai au tapis.

Les deux hommes repassent à l'attaque, voulant mettre un terme à ce combat. Ils agissent de manière prévisible et, cette fois, je n'ai aucun mal à dévier leurs coups et éviter les retours. Ils se remettent en position et passent une troisième fois à l'action. Je me laisse toucher au visage par Tête Aplatie, mais dans le même mouvement, je m'enroule autour de son bras et le fais basculer par-dessus mon épaule. Le Borgne n'attend pas que je me redresse pour m'envoyer un coup de pied dans le dos. Instinctivement, je me retourne, bloque sa cheville et son genou avec mes deux mains et balaye son autre jambe.

Le souffle coupé, mes deux derniers adversaires restent au sol, vaincus. Je m'essuie la lèvre qui saigne un peu là où elle avait déjà été ouverte, avant de sourire.

— Yeah ! Bien joué ! exulte Jeremy, derrière moi.

— Putain, jure Tête Aplatie, en se redressant. J'sais pas comment tu t'y prends, mais t'as une sacrée technique.

— Alors, tu nous montres le chemin ?

L'homme me regarde, l'air renfrogné.

— Un deal est un deal, lui rappelé-je.

— Mouais, grogne-t-il.

— Et voilà le reste de la troupe, ajouté-je en lui montrant six silhouettes qui marchent tranquillement sur la route.

— Bien, bien, ça va. Suis-nous.

Il ordonne au grassouillet de rester ici, tandis que je remets mon manteau, et reprends mon sac. J'emboîte ensuite le pas de mon guide. Derrière moi, Jeremy fait signe aux autres de se dépêcher. Ceux-ci arrivent au pas de course et le gamin, tout excité, leur raconte ce qui vient de se passer. Le troisième homme, encore étourdi, se place derrière nous pour fermer la marche.

Lorsque Tidji arrive à ma hauteur, il me décoche une formidable claque dans le dos, qui manque de me faire tomber en avant.

— Bien joué, meuf !

Je le regarde, d'un œil noir, avant de rétorquer d'un ton cinglant :

— Ne m'appelle plus jamais comme ça. J'ai un prénom.

— OK, ma belle, pas la peine de t'énerver, réplique-t-il en levant les mains.

Tim semble toujours me faire la tête et les autres préfèrent se taire ; c'est donc en silence que nous traversons les rues. Plus nous approchons du centre-ville et plus l'activité s'intensifie. Cette agitation s'explique lorsque nous arrivons sur la place. La salle des fêtes est en pleine réhabilitation. Les habitants de la ville combinent leurs forces pour remettre en état le bâtiment en ruine, certainement détruit par les bombardements. Les explosions ont également ravagé les maisons avoisinantes, déjà plus ou moins retapées avec des matériaux de récupération. Les façades encore en état sont par endroit criblées de balles, témoignant des nombreuses guérillas qui ont dû avoir lieu après la Rupture.

Je repense avec amertume aux premières semaines qui ont suivi cet évènement et qui ont été d'une rare violence. Nous aurions pu rivaliser avec les États-Unis quant au nombre d'armes par habitant. Les trafiquants firent sans doute les meilleures affaires de leur vie et bientôt de simples civils se retrouvèrent armés jusqu'aux dents, prêts à en découdre avec le premier venu pour peu qu'il adresse un regard de travers. La police et l'armée furent rapidement dépassées par l'ampleur des dégâts de la Rupture et les émeutes, et c'est ainsi qu'apparurent les premières milices. La loi du plus fort venait de l'emporter. Cette ville en porte tous les stigmates.

Tête Aplatie nous fait traverser la place sous les regards des curieux, mais pas un ne vient vers nous, ils sont trop affairés à réaliser leurs différentes tâches. Nous gagnons un quartier un peu plus calme – et surtout en bien meilleur état – pour nous arrêter devant une boutique qui semble fonctionner à plein régime, si j'en juge les allées et venues incessantes.

— Attendez-moi là, déclare notre guide.

Cinq minutes plus tard, il ressort de l'enseigne avec plusieurs bouteilles d'eau et quelques sachets de nourriture. Je le remercie et répartis les victuailles entre nous. Il nous guide ensuite jusqu'à une maison entourée d'un jardin en friche, située quelques rues plus loin.

— Vous pourrez passer la nuit ici, personne ne viendra vous ennuyer. Mais demain, je ne veux plus vous voir traîner dans le coin. Sinon...

— Tu as ma parole, acquiescé-je. Nous avons passé un marché et tu as respecté ta part du contrat.

— Bien. De toute façon on vous garde à l'œil. Au moindre geste suspect de votre part, on n'hésitera pas à faire de vous de jolies passoires.

Je hoche la tête. Le message est passé.

Les deux hommes repartent alors, en nous laissant tous les huit sur le seuil de la maison. Mais je n'ai aucun doute sur le fait que nous sommes déjà surveillés de près.

Horizons #1 - Sombre baladeDes histoires addictives. Découvrez maintenant