Chapitre bonus - Khenzo Eneour - #1

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samedi 12 novembre 2107

Voilà près d'une heure que nous sillonnons les rues dans le silence le plus complet. L'aube n'est pas encore levée et seules nos respirations un peu courtes, et le chuintement de nos semelles en caoutchouc sur l'asphalte craquelée par la végétation qui reprend ses droits progressivement, troublent le calme des rues abandonnées que nous parcourront. Malgré tout, je me sens nerveux. Dans ma tête, les images des corps criblés de balles de Dan et Julie tournent en boucle. Mes doigts se crispent sur la poignée de tir de mon fusil d'assaut – un HK-100 en plutôt bon état – alors que je me remémore la scène de leurs morts. J'ai détesté ce sentiment d'impuissance qui m'a étreint tandis que les soldats les canardaient. Si j'étais sorti à découvert pour essayer de leur venir en aide, j'aurais fini dans le même état qu'eux, il n'y a aucun doute, pourtant je continue de me sentir coupable de n'avoir rien tenté.

Une main solide se pose sur mon épaule pour la presser doucement.

— Tu n'y es pour rien, murmure une voix bourrue à mon oreille. Cesse donc de ruminer ce qui s'est passé.

Je tourne la tête pour croiser le regard noir de Tim. Ses pupilles se fondent avec la couleur de ses iris et l'obscurité ambiante renforce cet air peu commode que ça lui donne. Un sourire bienveillant étire ses lèvres dissimulées par sa barbe noire parsemées de fils argentés et les rides se font plus nombreuses sur le bord de ses yeux. Je me force à lui rendre son sourire, mais le cœur n'y est pas et je crois qu'il l'a deviné. Parfois, lui et moi, nous n'avons pas besoin de parler pour se comprendre.

Sa main abîmée par les années écoulées passent dans ses cheveux noirs qui grisonnent de plus en plus au niveau des tempes.

— Si tu y étais allé, tu serais resté sur le carreau toi aussi. Tout le monde le sait, ici. Tu n'es pas responsable. Tu n'aurais rien pu faire. C'est comme ça.

Je hausse les épaules et détourne les yeux pour fixer un point invisible devant moi. Tim enfonce à nouveau ses doigts dans ma chair pour capter mon regard.

— Khenzo...

Son timbre de voix se teinte d'un léger soupçon de reproche et je plante une nouvelle fois mes yeux dans les siens.

— Là, j'ai tout sauf envie d'entendre une leçon de moral. Je ne suis plus un gamin.

— C'est là que tu te trompes.

Je le foudroie du regard avant d'agiter à mon tour ma main dans mes cheveux pour y mettre un peu plus la pagaille, ce qui le fait glousser. Je décide de me reprendre et de ne plus laisser paraitre à quel point tout ça me touche. Tim a raison sur une chose : ce qui s'est passé ne peut pas être défait. C'est comme ça. Dan et Julie sont morts, ils ne reviendront pas. Faire la gueule ne les ressuscitera pas.

Je respire profondément et peu à peu mon corps se détend. Mes épaules se relâchent et mes doigts desserrent la poignée de tir de mon arme que je cale plus confortablement contre mon épaule. Ce n'est pas le premier drame auquel j'assiste et ce ne sera pas le dernier non plus, mais j'ai eu le temps de m'attacher à eux après les quelques mois que nous avons passés ensemble. L'humour de la jeune femme et ses grands yeux bleus rieurs me manqueront, tout comme les discussions sans queue ni tête auxquelles Dan aimait se livrer.

Sur ma droite, le rire clair de Camélia parvient à mes oreilles et je tourne la tête dans sa direction. Sa joue touche l'épaule de Samuel et elle cache sa bouche pour lui glisser quelques mots qui le font sourire en retour. Leur jeu de séduction n'échappe à personne. Cela fait plusieurs semaines qu'ils se tournent autour au plus grand damne de Nedj qui en pince pour la sportive blonde aux mèches turquoise, trentenaire à son tour depuis cette année. Quand je lui ai demandé pourquoi il n'essayait pas de se rapprocher davantage d'elle, il m'a regardé de travers et m'a clairement fait comprendre que ce n'était pas mes affaires. Je n'ai pas insisté. Après tout il a raison, ça ne me regarde pas et puis j'ai tout sauf envie d'alimenter des querelles amoureuses.

Derrière, j'entends Jeremy râler parce qu'il aimerait faire une pause alors que nous allons bientôt passer devant la planque. Tony l'engueule aussitôt. J'aime bien ce mec car c'est quelqu'un de loyal, mais il est parfois un peu sec et tranchant, surtout envers le môme. En fait, je crois qu'il n'a juste aucune patience avec les gosses et le blondinet aux cheveux de paille – qu'il entoure toujours avec un bandana – peut être assez insupportable quand il le veut. Même s'il va bientôt sur ses quinze ans, il en fait parfois trois de moins, néanmoins je sais que ce n'est qu'une façade. Une façon d'attirer l'attention sur lui et de se sentir aimé. Enfin, il faut quand même reconnaître que sans lui, on s'ennuierait beaucoup plus !

Quand j'observe notre groupe, je me dis que nous avons tous des parcours bien différents, mais le chaos nous a rassemblés et ensemble c'est plus facile de surmonter les difficultés. Tim mène la barque d'une main ferme et même si le quinquagénaire se montre souvent brusque, il éprouve une profonde affection pour chacun d'entre nous.

Jasmine et Tenten appuient la requête de Jeremy avec vigueur. La métisse franco-marocaine et le japonais ont visiblement envie de poser leurs fesses par terre pour se reposer. Les jumeaux Egarique soufflent, exaspérés, mais Tim tranche en faveur du môme qui, aussitôt, s'empresse de sortir un jeu de carte en allumant sa lampe torche accrochée à la lanière de son sac pour y voir plus clair. Ed, Tidji, Nedj et Jasmine le rejoignent pour entamer une partie de tarot. Je sais d'avance qui sera le gagnant.

Akim, Josh et Tim s'entretiennent à voix basse. Les plus âgés du groupe aiment bien se retrouver entre eux, alors je n'essaye pas de les rejoindre. Camélia et Samuel continuent de flirter dans leur coin. Tenten et Al se lancent dans une discussion animée. Les jumeaux – Franc et Timothée – ainsi que Tony font les cent pas, aux aguets.

De mon côté, je m'adosse au mur de l'immeuble abandonné et plus que défraîchi qui nous surplombe. Des impacts de balles criblent le crépi qui s'effrite au contact de mon blouson en cuir. Je resserre ma prise sur mon fusil d'assaut et balaye la rue du regard avec attention et, avec l'obscurité, je ne discerne rien de plus que des masses sombres. Je ne sais pas pourquoi, mais depuis quelques minutes, je me sens nerveux, comme si j'avais la sensation d'être épié. Mes yeux s'attardent sur l'immeuble d'en face, une ancienne banque en ruine dont la façade miteuse peine à retranscrire la prospérité de l'enseigne avant la Rupture. Les vitres brisées par les combats de rue qui ont ravagé les lieux laissent deviner des pièces hautes de plafond, mais l'intérieur est plongé dans le noir le plus complet. Ouais, j'ai vraiment un mauvais pressentiment.

Horizons #1 - Sombre baladeDes histoires addictives. Découvrez maintenant