Chapitre 14 - #1

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mardi 22 novembre 2107

Doucement, je m'éveille pour laisser percer une faible lueur jaunâtre à travers mes cils. Les cheveux collés par la sueur, je réalise que mon corps tremble sans que je puisse l'en empêcher. Khenzo dort à côté de moi, un bras posé sur ma hanche. Sa respiration est paisible. Je referme les yeux et me concentre sur son souffle pour m'apaiser. J'avais déjà le sommeil dérangé et avec les récents évènements les choses n'iront pas en s'arrangeant. 

Près de nous, le feu crépite toujours dans la cheminée, répandant une chaleur réconfortante dans la pièce. L'espace d'un instant, j'arrive à faire le vide dans mon esprit, à mettre de côté les images qui ont hanté mes rêves cette nuit.

Mon compagnon finit par bouger dans son sommeil ; je profite de l'occasion pour me dégager des couvertures. Me lever me demande plus de ressources que ce que j'aurais imaginé. Une fois debout, je m'inspecte devant les flammes rougeoyantes. J'ai le corps recouvert d'ecchymoses et de coupures plus ou moins profondes, mais aucune n'a nécessité de points de suture. Mon flanc gauche a pris une couleur violacée autour de la blessure encore solidement bandée et ma peau porte encore de nombreuses traces de sang, bien que Khenzo ait pris soin d'en laver la plus grande partie pendant que j'étais inconsciente.

Encore fébrile, c'est d'un pas mal assuré que je m'approche des chaises où sont étendus nos vêtements. Les miens ont retrouvé une couleur normale, mais restent marqués par le trou laissé par la balle que j'ai reçue et les diverses lacérations qui ont entaillé ma chair. Je les attrape et les enfile rapidement, heureuse de porter des habits propres, secs et chauffés au feu de cheminée. Un maigre réconfort.

Près du foyer, un tisonnier gît au sol. Je me baisse avec la grâce d'une mamie de quatre-vingts ans en tirant la langue pour le ramasser et me relève avec autant de classe. Puis je retourne quelques bûches dans l'âtre pour redonner de la vigueur aux flammes faiblissantes.

Mine de rien, cet exercice anodin m'a vidée de toutes mes forces. Je me laisse glisser le long du mur recouvert d'un papier peint défraîchi, aussi près que possible du feu. Mon regard s'attarde sur Khenzo, emmitouflé dans les couvertures, qui s'est à nouveau retourné dans son sommeil. Qu'est-ce qu'il lui a pris de me suivre dans la flotte comme ça ? Pourquoi risquer sa vie pour moi ? C'était stupide de sa part.

Je lui dois la vie, oui, c'est vrai. Je lui suis donc redevable. Pourtant j'aurais peut-être mieux fait de crever sous l'eau pour rejoindre ceux qui me sont si chers. Les choses seraient alors plus faciles. Oui, mais plus facile pour qui ? Pour toi ? Sale égoïste. N'oublie pas qu'il manquait quelqu'un à l'appel !

Je reporte mon attention sur l'homme qui a pris tant de risques pour moi. Endormi, ses traits paraissent plus doux que d'habitude. Son regard sombre et soucieux n'obscurcit plus son visage et cela le rajeunit de quelques années. Se dessinent alors d'autres traits, se profile un autre sourire qui me rappelle une vie à jamais perdue.

Épuisée et fiévreuse, je tombe à nouveau dans un état de délire. Les souvenirs affluent en masse, m'assaillent de toute part, se mélangent et deviennent effrayants.

Je revois le visage de ma sœur... si jolie, si innocente... À dix ans déjà, elle voulait devenir mannequin et poser pour les magazines de mode. « Une lubie qui lui passera. », commentait ma mère chaque fois que mon père évoquait le sujet sur un ton de reproche. Non, sa fille ne deviendra jamais un objet de consommation de la société tant que lui serait vivant. « Mais c'est pour gagner de l'argent et sauver les baleines ! », répliquait-elle alors avec entrain.

Et aujourd'hui ? Hein ? Qu'est-elle devenue cette fillette pleine de rêves ? De la chair à canon. Une vie sacrifiée parmi tant d'autres qui n'aura ni avenir, ni passé. C'est comme si elle n'avait jamais existé. Jamais.

Et les projets de papa et maman pour prendre leur retraite dans notre chalet en montagne où nous passions nos vacances d'hiver ? Que devient-il, ce rêve ? De la poussière. À croire que tout ce qui nous attend se résume à de la poussière et du sang. Rien d'autre.

Un visage familier danse devant mes yeux. Il me sourit et ce sourire me promet un avenir radieux. Ces bras se tendent vers moi pour m'enlacer, comme la promesse d'une sécurité à toute épreuve, d'un bonheur éternel. Il est ce que j'ai de plus précieux, il est ce que je n'aurais jamais espéré avoir. Alors je tends les bras à mon tour, prête à le rejoindre. Prête à accepter tout ce qu'il me donnera. Et prête à lui donner tout ce que j'ai.

Une déflagration assourdissante retentit. Tout s'effondre autour de moi. Le sol, les murs, le toit. Et celui qui m'attendait sourire aux lèvres se retrouve enseveli sous les décombres. Je l'entends gémir et je ne sais pas pourquoi j'ai été épargnée. Tout est sens dessus dessous. Plus rien n'a de sens à part cette voix qui m'appelle. Je déblaye les gravats et attrape la main qu'il me tend. Ses yeux me cherchent, ils sont remplis de larmes et de sang.

— Xalyah... je sais que ça va être dur...

— Adrien..., murmuré-je d'une voix tremblante.

— Écoute-moi... je sais que tu es forte...

— Tais-toi, m'écrié-je au bord des larmes.

Je ne veux pas entendre ce qu'il a à me dire. Ce serait trop douloureux.

— La... la vie est ce que tu as... de plus précieux... Je... je ne... serai jamais... loin...

— Adrien !!

J'essaie de rattraper sa main, mais elle m'échappe en même temps qu'on me soulève de terre. Ses yeux se voilent. Son visage commence à s'effacer. Les ruines s'effilochent.

— Adrien !!

— Xalyah ! Réveille-toi !

J'ouvre les yeux et mon cri de désespoir s'étrangle au fond de ma gorge. Agenouillé devant moi, Khenzo me secoue doucement par les épaules, l'air inquiet. Je suis en nage et ma blessure me fait affreusement souffrir. Je me prends la tête entre les mains, me frotte les yeux, remets mes cheveux en ordre. Lentement, je retrouve mes esprits, chassant les derniers lambeaux du cauchemar qui s'accroche à moi. Ma respiration se calme et je suis fin prête à affronter l'homme qui m'observe attentivement, une main posée sur mon genou.

— Qui est Adrien ? Un membre de ta famille ? me demande-t-il doucement.

— Non.

Horizons #1 - Sombre baladeDes histoires addictives. Découvrez maintenant