Chapitre 14 - #2

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J'observe les lieux autour de moi. Le feu crépite toujours dans la cheminée, bien que la température reste basse. L'odeur des flammes qui lèchent le bois mort ne suffit pas à me réchauffer le corps. Encore moins l'esprit. Arrête de gémir sur ton sort.

Par-dessus l'épaule de Khenzo, j'aperçois une cagette sur laquelle sont entreposées plusieurs boîtes de conserve. Deux d'entre elles ont été cisaillées pour servir de gobelets qui sont remplis d'un liquide fumant. Les trois dernières paraissent encore fermées. Je suppose que Khenzo est parti un moment en repérage pour nous ravitailler.

Je m'appuie sur mes deux mains pour me redresser et regarder le jeune homme qui reste silencieux. Il semble aller plutôt bien, mais ses traits sont soucieux. Sans me lâcher le genou, il s'assied en tailleur en face de moi, me faisant comprendre qu'il attend un semblant d'explication de ma part.

— Adrien c'est...

Rien que de prononcer son nom à voix haute de manière consciente me noue la gorge. Cette douleur si caractéristique me comprime une nouvelle fois la poitrine et me coupe le souffle. Des étoiles dansent devant mes yeux et je me sens perdre pied à nouveau, alors j'inspire profondément pour finir ma phrase en un souffle :

— ... l'homme de ma vie.

— Il était sur cette place ?

— Non...

Khenzo me dévisage longuement.

— Écoute, si tu veux qu'on parte à sa recherche, il n'y a pas de soucis. J'arriverai à convaincre les autres. Tu n'es pas seule.

J'éclate de rire, sans qu'aucune joie ne transparaisse. Mon compagnon fronce des sourcils.

— Qu'est-ce que j'ai dit de drôle ?

— Rien. Mais même avec toute la meilleure volonté du monde, on ne pourra jamais le retrouver.

— Pourquoi ça ?

— Parce qu'il est mort il y a déjà deux ans.

Un silence gêné s'installe entre nous. Voilà c'est dit. Pour la première fois je prononce cette terrible vérité à voix haute. Et putain qu'est-ce que ça fait mal ! Mais plus question de se voiler la face à présent. Il a bel et bien quitté ce monde de merde le jour de la Rupture. Des milliers de bombes ont ravagé la surface du globe cette nuit-là. Des millions de victimes y ont trouvé la mort. Adrien fait partie d'eux. Et moi ? J'ai survécu. J'ai survécu avec l'image de son dernier sourire à mon égard. Un sourire figé dans la mort et la souffrance.

— Je ne sais pas quoi te dire, souffle Khenzo en me pressant un peu plus le genou pour me montrer sa sollicitude.

— Il n'y a rien à dire, déclaré-je d'un ton amer. J'ai perdu celui que j'aimais, j'ai perdu mes amis et maintenant c'est au tour de ma famille.

Les yeux pleins de larmes, je soutiens le regard de l'homme qui reste stoïque face à moi.

— Est-ce que tous ceux que j'aime sont destinés à mourir dans cette guerre absurde ?

— Beaucoup de gens ont perdu des êtres chers depuis deux ans.

Je détourne la tête et serre les dents.

— Je sais.

Je sais qu'il a raison. Tous les survivants ont traversé des drames. J'aimerais que les miens ne se comptent que sur les doigts d'une main... J'aimerais me dire que j'ai survécu à un tas de choses pour parvenir à mes fins. Ce n'est pas le cas. Mon calvaire n'aura servi à rien...

Rien que d'effleurer ces souvenirs, mon rythme cardiaque s'accélère, ma respiration devient plus courte, comme asphyxiée, et une terrible douleur envahit mes entrailles. Si seulement ça ne pouvait être que cette putain de balle. Mais non, c'est un mal bien plus vicieux qui me brûle les chairs. Je porte une main à mon ventre, là où se trouve ma fine cicatrice.

— Tu dois te reposer et reprendre des forces, m'ordonne Khenzo avant de se lever.

Il a raison. Je tempère mon esprit, range les souvenirs dans une boîte de mon cerveau, respire calmement et fais disparaître la douleur.

Khenzo ravive un peu le feu avec une partie de l'armoire qu'il a démontée pendant que j'étais inconsciente. Alors que je contemple ses gestes lents, je me rends compte de son état d'épuisement. Jamais je ne lui ai vu les traits aussi tirés, les cernes aussi noirs.

— Depuis combien de temps sommes-nous ici ?

— Deux jours, répond-il las.

— Autant de temps ?!

Khenzo prend quelques secondes supplémentaires pour me répondre, se frottant les yeux dans le vain espoir de chasser la fatigue de son regard.

— Oui. Tu aurais pu y rester.

J'aurai , plutôt. Mon compagnon s'assied près de la cagette et boit une gorgée dans l'une des boîtes de conserve.

— Tu n'aurais jamais dû prendre tous ces risques, Khenzo, c'était stupide de ta p...

— Ferme-la !

Son ton agressif me cloue le bec. Et c'est sur le même registre qu'il enchaîne :

— Je suis comme ça, que ça te plaise ou non. Tu aurais préféré mourir noyée, oui, je sais. Mais pour le moment, tu vas devoir faire avec ou attendre que je ne sois plus là pour mettre fin à tes jours !

Une tirade sèche, mais justifiée. Sans attendre de réaction de ma part, il se lève et quitte la pièce. Ingrate. C'est tout ce que tu es Xalyah. Je ramène mes genoux vers moi et baisse la tête entre mes bras pour laisser couler mes larmes en silence.

Le temps passe lentement. J'ai bu tout ce que contenait la deuxième conserve cisaillée, et mangé l'une des trois autres. Des raviolis froids. Un vrai festin pour mon estomac vide depuis plusieurs jours. Ensuite, j'ai dû m'endormir une ou deux fois, roulée en boule sous les couvertures.

Néanmoins, j'essaie de rester à l'affût du moindre bruit qui proviendrait de l'extérieur. Mais je n'entends rien. Peut-être a-t-il décidé de me laisser là pour de bon. Et ce serait bien fait pour ma gueule. Un juste retour de bâton.

Les flammes perdent peu à peu de leur vigueur tandis que le temps s'écoule toujours. Pendant des heures, je regarde le feu mourir sans réagir, luttant pour éradiquer les images ignobles qui assaillent mon esprit. Non, je ne peux pas m'avouer vaincue aussi vite. Que dirait mon père s'il me voyait ainsi ? Ce n'est pas comme ça qu'il m'a élevée. Comment réagirait ma mère ? Et que dirais-je à mon frère et ma sœur ? Non. Je leur dois mieux que ça.

Surtout que parmi ce carnage, je n'ai pas vu celui qui manque à l'appel. Il est sûrement mort avec les autres, mais j'ai besoin d'en avoir la certitude. Je dois le voir de mes propres yeux. Sinon, ça voudrait dire que... Je ne devrais sans doute pas m'accrocher à cette idée, mais c'est plus fort que moi. Car tant que je ne l'aurais pas vu de mes propres yeux, je me raccrocherai à cet infime espoir de le revoir un jour.

Les dernières braises s'éteignent alors que je sors de la pièce d'un pas décidé pour retrouver la lumière du jour. Tout n'est pas fini. Loin de là. 

À suivre...

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C'est ici que prend fin le premier tome d'Horizons. En continuant l'aventure ici, vous trouverez quelques chapitres bonus qui reviennent sur des événements du début du récit vus par d'autres personnages. Sinon, vous pourrez continuer avec le tome 2, dont les premiers chapitres sont déjà publiés. La suite arrivera très prochainement !

Pour ceux et celles qui découvrent Horizons, j'espère que vous avez passé un bon moment de lecture, pour ceux et celles qui revisitent l'histoire, j'espère que vous l'appréciez toujours !

N'hésitez pas à me laisser une petite étoile et un petit commentaire en signe de votre passage.

Des bisousLysiah

Horizons #1 - Sombre baladeDes histoires addictives. Découvrez maintenant