Le soleil s'est couché depuis une heure, lorsque je sors enfin de la zone urbaine contaminée pour gagner une route serpentant à travers champs et forêts. D'après la carte affichée sur l'écran, je ne devrais pas tarder à avoir mon objectif en visuel. Je remonte le col de mon manteau et sors des mitaines de mon sac. L'hiver approche et je ne sais toujours pas comment je vais pouvoir me réapprovisionner en nourriture et en munitions. Avec ce qu'il me reste, j'en ai encore pour une semaine, tout au plus.
La mort de l'homme que j'ai dû tuer pour m'échapper m'est d'autant plus amère que je n'ai pas réussi à voler quoique ce soit dans ce dépôt. J'essaie de me convaincre que je n'avais pas le choix et qu'il ne méritait pas son sort malgré son engagement pour le NGPP – le New Generation Political Party – même si, en tournant et retournant la situation dans tous les sens, je ne vois pas comment j'aurais pu m'en tirer autrement. C'était une bonne journée de merde, comme je les déteste.
Un craquement me fait sursauter. Je mets mes lunettes et active la vision nocturne. Rien... C'est derrière moi maintenant. Je tourne lentement la tête et m'approche silencieusement d'un bosquet. Le bruit s'est arrêté. Je m'accroupis, esquissant une grimace de douleur ; ma cuisse me lance encore cruellement. Je ramasse un caillou au sol et sors le couteau de chasse de son étui accroché à ma ceinture. Le manche prend la forme de ma paume et je soupèse l'arme pour me faire à son poids. D'un geste sec, je lance la petite pierre vers les bruissements qui ont repris, prête à taillader tout ce qui viendra dans ma direction. Un raton laveur sort à toute vitesse des fourrés en couinant. Je soupire de soulagement. Je crois que j'ai eu aussi peur que lui.
En rangeant mon couteau, je marmonne quelques grossièretés à l'encontre de l'animal déjà loin du danger. Puis, je me remets en route le cœur plus léger, me trouvant un peu idiote à parler toute seule dans l'obscurité de la nuit. Du champ abandonné où je me trouve, je peux enfin apercevoir les vestiges de la ville : de grandes carcasses de béton et de métal dressées vers les cieux, criant la misère de leur histoire.
Quand je repense qu'il y a tout juste trois ans, le monde se relevait enfin d'une grave récession. Vingt ans de crises politiques, économiques et financières qui ne semblaient pas vouloir se terminer... Durant ces dernières décennies, les grandes organisations que comptait notre monde n'avaient cessé de croître et d'étendre leurs influences jusqu'à, parfois, s'immiscer au sein même des gouvernements, créant ainsi des tensions pouvant aller jusqu'à l'incident diplomatique.
Aucun conflit ne s'est réglé dans un bain de sang – enfin, officiellement du moins – mais certains pays ont parfois payé cher le fait de s'être opposé à la volonté des plus grands. Le NGPP, l'IPOC, la SSFA, le HDT ou encore le NUA, peu importe leurs noms, peu importe leurs valeurs, ce sont tous les mêmes : des charognards qui écraseraient leur prochain pour arriver sur la première place du podium.
Au départ le New Generation Political Party n'était qu'une société de conseil et d'aide au développement des entreprises du secteur de la recherche technologique, s'appelant alors seulement « New Generation » et qui n'avait que trois mots d'ordre à la bouche : travail, technologie, progrès. En à peine quarante ans, son fondateur, Ken-Lee-Wu Wonghonk a réussi à créer un véritable empire tentaculaire. Il a suffi qu'il rachète une première société florissante spécialisée dans les implants neurologiques ultra-connectés et qu'il la fasse entrer en bourse pour devenir le plus gros GAFA de tous les temps. À côté, Facebook et Google au temps de leur apogée c'était de la rigolade.
À partir de là, plus personne n'a pu arrêter les ambitions démesurées et dévastatrices du Chinois. Pour le moment rien n'a été prouvé officiellement, mais je suis persuadée qu'il a délibérément provoqué un certain nombre de violences à l'égard de ses sites sensibles. Les journaux parlaient alors de groupes activistes d'extrême gauche qui, n'arrivant à rien par le dialogue, auraient franchi la ligne rouge pour parvenir à leurs fins. Je n'y crois pas un instant, car au final, ils ont eu tout le contraire de ce qu'ils voulaient : Wonghonk a fini par obtenir légalement le droit d'armer les gardes des sociétés de sécurité qu'il avait rachetées à la pelle. Ce n'était que la première étape avant qu'il ne puisse créer sa propre armée afin de protéger ses intérêts des menaces externes. Une course à l'armement des entreprises qui avait été jusque-là inédite et à laquelle les autres grandes organisations ont largement contribué également.
Aujourd'hui encore, j'ai l'impression d'être dans un rêve quand je pose mon regard autour de moi. Ou plutôt un cauchemar. Comment a-t-on pu en arriver là ? À quel moment avons-nous franchi le point de non-retour ?
De cette grande débâcle de la société moderne avait émergé un véritable symbole d'espoir venant du G50, responsable alors de la stabilité financière, sociale et écologique du monde. Pour la première fois, l'ensemble des principaux dirigeants de la planète étaient enfin tombés d'accord sur les bases d'une constitution mondiale, limitant grandement le pouvoir des grandes organisations et redonnant ainsi un peu de crédibilité à l'action politique. Les résultats des référendums avaient fait l'unanimité à plus de 85%, avec un taux d'abstention extrêmement bas. À peine 10%. Une victoire pour les peuples, une victoire pour la démocratie, une victoire pour l'avenir !
Alors, au moment où nous nous réunissions tous pour envisager notre société autrement qu'à travers les marchés financiers et l'influence des plus riches, pourquoi a-t-il fallu que la folie de quelques-uns anéantisse en quelques heures ces années d'efforts et de compromis ? Des années pour voir émerger une solution, quelques heures pour tout balayer. Et les vieilles haines ressurgirent du passé. L'Homme est rancunier, sectaire et dominateur. C'est un fait. Et c'est ce qui nous tuera tous. Jusqu'au dernier.
Je me souviens encore de la grande allocution du Président, quelque temps avant la Rupture. Une de ces ridicules tirades qui n'ont cessé de ponctuer ses discours tout au long de son mandat, salissant l'image de la France à l'international. Il se voyait déjà aux commandes d'un futur gouvernement mondial, jouant aux marionnettistes avec les États membres, comme si la crise précédente n'avait pas servi de leçon. Cette fois encore, il s'est fourré le doigt dans l'œil, et jusqu'au coude. De toute manière, il n'est plus de ce monde pour contempler son erreur.
VOUS LISEZ
Horizons #1 - Sombre balade
Ciencia Ficción-- Résumé -- 2107. Deux ans plus tôt, le monde est dévasté de façon brutale et soudaine. Aujourd'hui, il ne reste plus que des ruines, de la poussière et des cadavres. Les rares rescapés tentent de subsister, tiraillés entre les milices locales et l...
