samedi 19 novembre 2107
La nuit a été courte, mais elle a été bonne. Je me sens mieux qu'hier, prête à cavaler toute la journée s'il le faut. Et j'ai l'impression qu'il en va de même pour le reste du groupe.
Ce matin il y a comme un parfum de bonne humeur qui flotte dans l'air. Est-ce dû à la partie de cartes partagée hier ? À la bonne nuit de sommeil que nous avons tous passé ? Peu importe, malgré le silence qui règne au-dessus de nos têtes alors que le jour n'est pas encore levé, les visages sont plus détendus.
La matinée déroule son lot de villages que nous traversons d'un pas cadencé. Plus nous progressons, plus leur taille augmente. Et à chaque fois, nous observons les mêmes scènes ; les habitants des lieux se replient chez eux, fermant portes et volets dès qu'ils nous aperçoivent. Je ne peux que les comprendre. Vus de l'extérieur, nous sommes un groupe armé jusqu'aux dents, l'air pas commode et déterminé. De quoi donner quelques sueurs froides, car si nous le voulions, nous pourrions tout piller sur notre passage. Et à en juger l'attitude de ces pauvres gens, nul doute que cela a déjà dû arriver plus d'une fois.
Si au lever du jour nous étions plus enclins à sourire, c'est d'une humeur massacrante que nous atteignons enfin le point de rendez-vous, avec plus d'une heure et demie d'avance. La petite place est déserte. Autour, bien qu'en bon état, les bâtiments sont à l'abandon. Quelques volets en plastique battent au vent, seuls échos d'une ancienne présence humaine.
Ed s'arrête à côté de la petite fontaine qui trône au milieu de la place, vidée de son eau depuis bien longtemps. Les mauvaises herbes ont pris possession des lieux et un lierre robuste s'est enroulé jusqu'au sommet de la statue qui orne le petit monument. Un peu déprimant comme endroit.
Pour patienter, Jeremy sort à nouveau son jeu de tarot. Nedj, Ed et Camélia s'empressent de le rejoindre pour s'asseoir en tailleur contre un mur à l'abri du vent. Tidji aurait bien voulu participer aux hostilités, mais l'effet de la dernière dose de paracétamol qu'il a prise a fini par se dissiper. Luttant contre la douleur, il préfère rester assis à l'arrière de la charrette, emmitouflé jusqu'aux oreilles dans son manteau.
De leur côté, Khenzo et Tim effectuent un petit tour des environs pour s'assurer que nous ne risquons rien à rester quelques heures ici. Une tension semble subsister entre les deux hommes, comme s'ils n'avaient pas réglé tous leurs comptes. Ce serait présomptueux de ma part de penser que j'en suis responsable, pourtant la vérité ne doit pas être bien loin.
Alors qu'ils disparaissent à l'angle d'un bâtiment, Camélia me propose de jouer avec eux. À nouveau, je décline son invitation, préférant les observer de loin. Je n'ai jamais été douée à ce jeu et pourtant mon grand-père avait déployé beaucoup d'énergie pour que j'en comprenne toutes les subtilités, et ce, depuis mes six ans. Mais non, il n'y avait rien à faire. Les jeux de cartes ne m'ont jamais vraiment intéressée.
La seule chose que j'aimais vraiment, c'était observer les joueurs de poker. Ce jeu, basé entièrement sur le bluff, m'intriguait beaucoup à l'époque. Au casino que possédait mon grand-père, il y avait un club de poker et j'y allais très souvent pour les regarder pendant des heures. Au bout de trois années d'observation, j'étais capable de savoir qui mentait et qui disait la vérité. Et cela ne s'arrêtait pas aux joueurs de poker. J'avais appris à lire les micro-expressions, celle que même les meilleurs bluffeurs ne pouvaient s'empêcher d'esquisser en cas de pic de stress.
Du haut de mes douze ans j'étais fière d'avoir développé ce talent et le clamait à qui voulait bien l'entendre. Mon grand-père – sûrement saoulé par cette attitude arrogante – avait alors voulu me mettre à l'épreuve. Un jour, il m'appela dans son bureau, situé au dernier étage du casino. Pour un directeur, la pièce paraissait petite, mais ce qu'il aimait, c'était cette grande baie vitrée qui laissait entrer la lumière à flots, avec une vue imprenable sur la Marne.
Derrière son minuscule bureau en bois, croulant sous les dossiers et les derniers gadgets informatiques, se trouvait un mur de photos que j'affectionnais particulièrement. Un mélange de souvenirs de famille, de joueurs de poker, d'Indiens fumant le calumet de la paix et de monuments classés au patrimoine de l'UNESCO. Une mosaïque de ce qu'il aimait dans ce monde.
Ce jour-là, je m'installai dans un fauteuil en cuir qui traînait dans un coin de la pièce, attendant qu'il arrive. Quelques minutes plus tard, il était arrivé avec un verre de soda à la main, à mon intention. Puis il s'était installé derrière son joyeux bazar.
Il voulait que je lui désigne les meilleurs joueurs du club de poker selon moi. Un grand tournoi international allait bientôt avoir lieu à Las Vegas et il voulait tester mon équipe lors des éliminatoires. Bien qu'il me précisât que si nous échouions lors de ces premières phases, cela n'aurait aucune répercussion notable, il me fit comprendre que le cas contraire serait plus que bénéfique pour l'image du casino.
Avec le recul, je comprends mieux le but de sa manœuvre de l'époque. Il voulait que je comprenne que certaines décisions pouvaient avoir des conséquences. En l'occurrence, pour cette première prise de décision, je ne risquais pas grand-chose, mais l'éducation stricte de mes parents suffit à ce que je prenne cette tâche très à cœur. Je ne voulais décevoir personne. Moi la première.
Six mois plus tard, papi et son équipe embarquaient à bord du Queen Mary IV. Il m'avait fait confiance quant aux choix de ses joueurs qui s'étaient entraînés durement pour réussir le bluff parfait. Une fois l'un d'eux réussit à se jouer de moi. Il s'appelait Valix.
De Las Vegas, mon grand-père m'appela en tout et pour tout cinq fois pour me tenir au courant de l'avancée de son équipe dans les phases éliminatoires. Les choses se profilaient plutôt bien et il semblait ravi de m'avoir fait confiance. Des deux, je pense que j'étais la plus contente.
Ce fut la dernière fois que nous eûmes de ses nouvelles. Disparu. Envolé. Aucun signe d'effraction n'avait été relevé dans sa chambre, pas plus que de traces de lutte. Ses affaires étaient soigneusement rangées dans la penderie et le plateau-repas du dîner l'attendait dans le couloir.
Les dernières images de lui proviennent d'une caméra de surveillance située en face de sa porte. On le voyait entrer dans sa chambre, un peu pompette. Puis plus rien. Jusqu'à ce que la sécurité vienne frapper deux jours plus tard pour s'assurer qu'il allait bien. Les joueurs de son équipe avaient fini par donner l'alerte, n'ayant aucun signe de sa part depuis quarante-huit heures.
Une enquête avait été ouverte par le FBI et un avis de recherche avait été lancé. Ma mère et mon père avaient fait plusieurs fois le voyage jusque là-bas, mais au bout d'un an, alors que rien n'avait évolué, les investigations cessèrent et l'affaire fut classée sans suite. Je ne sais même pas s'il était encore vivant au moment de la Rupture. Et si c'était le cas, a-t-il survécu ?
Suite à sa disparition, ma mère reprit l'affaire de papi, mais rapidement cela devint trop difficile pour elle et elle finit par vendre le casino où son père avait passé toute sa vie. Peu de temps après, les bombes explosèrent. Je ne crois pas qu'il reste grand-chose de cette vieille bâtisse de brique. Je n'ai pas eu l'occasion d'y retourner et je ne sais pas si j'en aurais davantage le courage aujourd'hui. Parfois je me dis qu'il vaut mieux garder les bons souvenirs qu'on a des lieux et des gens.
Le bruit d'un moteur tournant à plein régime me fait sursauter, me tirant brutalement de ma rêvasserie. Le vrombissement crève le silence de manière assourdissante et en quelques secondes, nous nous rassemblons tous auprès de la fontaine, main sur la crosse de nos armes, prêts à dégainer s'il le faut.
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Horizons #1 - Sombre balade
Fiksi Ilmiah-- Résumé -- 2107. Deux ans plus tôt, le monde est dévasté de façon brutale et soudaine. Aujourd'hui, il ne reste plus que des ruines, de la poussière et des cadavres. Les rares rescapés tentent de subsister, tiraillés entre les milices locales et l...
