Chapitre 13 - #2

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Partout où nous passons, un paysage de ruine et de désolation s'offre à nos yeux. Certains villages qui ont survécu à l'urbanisation massive des années quatre-vingt essaient d'entretenir les vergers saccagés et les champs en friche. Les habitants reconstruisent les maisons avec ce qu'ils trouvent çà et là. Des débris apportés par la guerre et le vent.

Tous ceux que nous croisons nous lancent des regards mauvais, comme si nous allions leur apporter la mort. Leur méfiance, même si elle est légitime, donne un air encore plus sinistre à l'atmosphère déjà lourde qui pèse au sein de l'habitacle. Le ciel n'a pas plus de clémence ; gris, empli de nuages opaques, il scelle notre morosité. Bientôt la neige commence à tomber et les quelques gamins qui osent s'aventurer dehors courent, tête levée vers le ciel, bouche grande ouverte, pour attraper ces épais flocons avec cette insouciance que je leur envie tant. Nous les adultes, sommes tous des sales cons de mépriser à ce point les choses aussi essentielles qui font que la vie vaut la peine d'être vécue. Oui. Des sales cons...

Yasshem n'a pas menti, la route principale est plutôt bien dégagée et nous roulons à une vitesse moyenne de cinquante kilomètres par heure. Presque une course de Formule 1.

Alors que nous approchons d'un autre village, nous croisons plusieurs personnes qui fuient à toute vitesse. Nedj ralentit et baisse la vitre au passage d'une femme dans tous ses états qui essaie de relancer son vélomoteur dans la neige. Il l'interpelle pour savoir ce qu'il se passe.

— Des... des monstres..., sanglote-t-elle. Partez... Des monstres...

Elle réussit enfin à faire démarrer son vélomoteur et nous la regardons s'en aller à toute vitesse en sens inverse. Une sourde angoisse me saisit. Comme un mauvais pressentiment que je ne saurais expliquer.

Nous roulons encore une bonne heure au pas, jusqu'à ce que, sur le bas-côté de la route, un vieux panneau lumineux qui ne fonctionne plus depuis longtemps nous indique l'entrée d'Orléans. Sur le chemin nous avons croisé d'autres groupes qui couraient comme s'ils voulaient échapper au diable en personne. Cela ne me dit rien qui vaille. L'angoisse se fait plus oppressante.

D'un commun accord nous décidons de laisser la voiture ici de peur qu'elle fasse de nous une cible trop évidente et nous poursuivons à pied. Nedj se gare près d'un amoncellement de gravats et coupe le moteur. Nous descendons du véhicule armes aux poings, en laissant nos sacs à l'intérieur pour ne pas nous encombrer, mais en prenant quand même soin de verrouiller la voiture. Même Tidji se joint à nous, bravant la douleur. Je ne suis sans doute pas la seule à pressentir quelque chose de mauvais.

Dans un silence absolu, aux aguets et tous les sens en alerte, nous nous mettons en branle. Ed et Nedj ouvrent la marche devant. Je couvre notre droite tandis que Khenzo s'occupe de notre flanc gauche. Tim et Camélia surveillent nos arrières et Tidji prend appui sur Jeremy pour progresser au milieu de cette formation improvisée.

Discrètement, je retire la sécurité de mon HK-720 et enlève la lanière du holster de mon Wallgon-X qui pend à ma cuisse. Mieux vaut se tenir prêt. Un silence de mort pèse dans l'air comme avant ou après une tempête. Nous avançons avec précaution, à une distance raisonnable les uns des autres ; assez éloignés pour ne pas être une cible facile, mais suffisamment près pour protéger mutuellement nos fesses.

Nos pieds s'enfoncent dans la poudreuse, avec ce léger chuintement caractéristique. Nous progressons lentement, à l'affût du moindre indice, mais pour le moment, nous avons seulement repéré des traces de pas dans la neige qui s'éloignent vers la sortie de la ville.

Soudain un cri s'élève dans l'air glacé, qui nous pétrifie sur place. Chacun se tourne vers Camélia qui pointe du doigt quelque chose devant nous. Putain de merde. Nous nous approchons à pas feutrés, nous assurant de ne pas tomber dans une embuscade. J'arrive près de l'objet de terreur de la jeune femme ; le cadavre d'un vieillard, tué d'une balle dans la tête, a été attaché en croix sur un panneau de signalisation, tel un avertissement. Je l'inspecte prudemment. Le corps est rigide, déjà recouvert par une fine couche de neige. Sa mort remonte au moins à plusieurs heures.

Nous reprenons notre progression, encore plus nerveux. Au loin le grondement du fleuve nous parvient aux oreilles. Nous continuons sur ce qui semble être l'avenue principale qui doit mener à la Grand-Place, jusqu'à ce qu'elle longe les eaux tumultueuses. Le bruit recouvre le crissement de nos pas dans la neige. J'aurais peut-être dû prendre mon détecteur avec moi pour scanner la zone. Tant pis, il va falloir que je me fie à mon instinct.

Après vérification, les immeubles à notre droite sont bel et bien vides et désaffectés depuis longtemps. Pas une âme ne semble habiter les lieux, pourtant une petite voix au fond de moi me dit de me méfier et de rester sur mes gardes.

Au bout de cinq cents mètres, l'avenue s'élargit pour déboucher sur la Grand-Place... Un long frisson d'horreur me parcourt l'échine alors que nous découvrons une scène des plus macabres.

Dans le temps cette Grand-Place devait être un lieu d'une beauté époustouflante. Des vestiges de sculptures en bois et en marbre d'une qualité indéniable se dressent encore aux quatre coins cardinaux. Des arbres de plusieurs centaines d'années déploient fièrement leurs immenses branchages qui se rejoignent dans le ciel gris pour former une magnifique couronne dénudée de feuilles et de fleurs. Les anciens jardins, aujourd'hui saccagés, témoignent du soin particulier que la ville portait à cet endroit. Çà et là pointent encore des fleurs et des plantes hivernales à travers la neige et l'herbe, ce qui laisse présager de la splendeur de ces lieux avant la Rupture.

Cette Grand-Place d'où émanent des restes d'un passé sans doute glorieux pour Orléans est jonchée de cadavres humains émergeant du manteau blanc de l'hiver. Mes pas chuintent sinistrement dans la neige tandis que je m'avance vers ce carnage. Des hommes égorgés, des femmes éventrées et sûrement violées d'après leurs postures lubriques, des enfants mutilés... Des dizaines et des dizaines... Même le juron le plus cru ne parviendrait pas à exprimer ce que je ressens.

Sous la poudreuse qui les recouvre légèrement, je peux encore discerner par moment les traits terrifiés et figés d'un mort. Je détache le regard de ces visages que je connais si bien. Putain, ce que j'ai envie de gerber. Pourquoi ce déchaînement de violence ? L'Homme est pire qu'un animal, rien ne l'arrête dans sa démence, si ce n'est son imagination. Il aurait mieux valu qu'on soit tous dotés d'un pois chiche à la place d'une cervelle.

Plus loin devant, des corps se balancent au rythme du vent, accrochés par une corde sur le Grand Arbre de la place. Mon cœur se serre. Avant même de les reconnaître, je sais que ce sont eux, alors un vide atroce se forme au creux de ma poitrine, me coupant le souffle.

Si près du but... pourquoi ?

Horizons #1 - Sombre baladeDes histoires addictives. Découvrez maintenant