La réserve ne diffère pas des autres parties du Reine Magd : c'est une grande pièce dans laquelle s'alignent des rangées d'étagères blanches, remplies d'objets divers. Emily m'entraîne rapidement vers une section dédiée aux vêtements. Elle m'explique :
"Il n'y a pas d'uniforme sur ce vaisseau : seuls les bataillons d'assaut ont une tenue réglementaire pour leurs sorties. Et certaines couleurs sont réservées : le rouge pour Vinny, le vert pour moi, le jaune pour les chefs de section. Je vais essayer de trouver des vêtements à ta taille."
Elle fouille rapidement les piles sur l'étagère la plus proche, puis me tend un pantalon noir moulant ainsi qu'une sorte de doudoune sans manches rose fluo :
"Ca t'irait bien, non ?"
J'ai un mouvement de recul, mal à l'aise. Je veux m'intégrer à l'équipage de mon nouveau vaisseau et changer d'apparence, mais les habits qu'Emily me proposent forment un contraste trop important avec mes habitudes. A bord de l'Exodus, la modestie était de rigueur pour les femmes : j'ai toujours porté des robes amples, et je n'ai jamais dévoilé mes épaules. Et pour ce qui est du rose fluo, il me semble bien trop criard. Je ne veux pas attirer l'attention... Je bredouille :
"Il n'y a pas quelque chose de... plus discret ?
- Hm. Sûrement, oui. Tu peux regarder ce qui te conviendrait.
- Merci."
Je sens à son ton qu'elle n'approuve pas ma subite réserve, mais tant pis. Toutes les traces de mon éducation ne peuvent pas disparaître du jour au lendemain.
Après quelques minutes de recherches, je rassemble une tenue selon mon goût : un pantalon gris foncé aux jambes très amples coupées dans un tissu léger, et un pull bleu pâle doux au toucher. Certaines jupes m'attiraient, mais Emily a fait remarquer l'air de rien que mon choix devrait se porter vers des vêtements pratiques, afin de pouvoir assurer toutes les tâches qui me seront confiées.
Je me terre ensuite dans un coin plus sombre de la réserve pour passer mes nouveaux habits. Le col du pull passe difficilement autour du collier métallique qui enserre mon cou ; aussi, lorsque, une fois prête, je retourne auprès d'Emily, je lui signale en montrant ma caméra du doigt :
"Il faudrait m'enlever ça."
Elle me regarde d'un air interrogateur. Je déglutis. Et si elle avait l'intention de me faire garder mon collier pour que je puisse être surveillée dans ce vaisseau aussi ? Mais elle avait simplement besoin de temps pour comprendre ce que je lui demandais, car elle me sourit et dit :
"Bien sûr. Choisis-toi des tenues de rechange, et nous nous en occuperons ensuite."
Je m'exécute, et nous allons déposer mes trouvailles dans notre cabine avant de repartir. Emily m'emmène dans une pièce dans laquelle de nombreux outils sont entreposés. Un homme d'une cinquantaine d'années, vêtu d'une chemise jaune, manie un tournevis autour d'un robot que je reconnais : c'est l'un de ceux qui a été pris dans l'Exodus. Emily demande à l'homme :
"Salut, Andy. Est-ce que tu pourrais t'occuper de retirer le collier-caméra de Proxima ?"
Andy lève les yeux de son travail et se renfrogne :
"Un collier-caméra ? Ils utilisaient cette saloperie dans la colonie des malades mentaux ? Ouais, bien sûr que je peux m'en charger. C'est de la technologie d'il y a quatre siècles, y a aucun problème. Viens là, petite."
Je m'approche de lui, et il me fait signe de lui tourner le dos. J'attrape mes cheveux d'une main et je les relève pour lui laisser le champ libre pour travailler. Il s'empare d'un outil de forme cylindrique sur l'établi à côté de lui, et le pose sur mon collier. Je ressens des vibrations dans mon cou pendant trois secondes, puis le carcan métallique que je porte depuis dix ans tombe à mes pieds sans plus de cérémonie, avec un petit "clonk".
Voilà. Je suis vraiment libre, maintenant. Je touche machinalement la peau de mon cou. Elle me semble fine et irritable. Aussi fragile maintenant qu'elle est exposée que je le suis moi-même.
Mais je n'ai pas le temps pour davantage de sentimentalisme, car une sonnerie retentit dans l'atelier. Emily m'explique :
"C'est l'heure du dîner, suis-moi."
Et elle se dirige vers la porte. Avant de la suivre, je me baisse pour ramasser le collier tombé au sol. Je l'ai tellement haï qu'il me semble inconcevable de le laisser derrière moi comme s'il ne signifiait rien pour moi. Il me permettra de me rappeler pourquoi j'ai choisi de quitter l'Exodus si un jour les doutes m'assaillent. Je le glisse dans l'une des larges poches de mon nouveau pantalon.
Les repas se prennent à bord du Reine Magd en commun, dans un grand réfectoire. Je prends un plateau de nourriture à la suite d'Emily, mais, voyant David et Mary assis seuls à une table, je lui indique que je souhaite manger avec les autres anciens colons de l'Exodus. Elle me laisse partir en me demandant de la retrouver lorsque j'aurai fini de manger.
Mes deux compatriotes sont apparemment dans le même état d'esprit que moi : heureux de s'être arrachés à la tyrannie de John Knox, mais méfiants quant à ce que le Reine Magd leur réserve. A demi-mots pour ne pas être entendus par les pirates autour de nous, nous évoquons l'emportement de Vinny Vandenberg contre notre ancien chef. Mary me demande :
"Ca n'a pas été trop dur pour toi, Proxima ?
- Non."
Je n'en dis pas plus. Dans mon ancienne colonie, j'avais l'habitude de rester secrète concernant ce que je pensais vraiment, en particulier au sujet de John Knox, et je ne suis pas prête à changer maintenant. Mais la jeune femme insiste :
"C'était ton père, quand même..."
David ajoute :
"J'avoue avoir été surpris que tu choisisses de partir. Tu étais une privilégiée du système, tout de même."
Je m'emporte :
"Ecoutez, vous connaissiez tous les deux John Knox. J'habitais sous son toit. Imaginez-vous à ma place, et maintenant, osez dire encore une fois que j'étais une privilégiée."
Ils baissent la tête. Mary rompt le silence en racontant que David et elle ont été placés dans une même cabine. A sa tête, cela ne lui plaît pas. Elle commente :
"Je ne pensais pas que les chambres seraient mixtes. C'est un peu dérangeant..."
David tapote la table des doigts, gêné. Il explique ensuite qu'il a demandé à rejoindre les bataillons d'assaut. Mary, elle, doit décider rapidement de la fonction qu'elle veut occuper. Elle est un peu choquée qu'on lui intime de travailler alors qu'elle est enceinte :
"A bord de l'Exodus, on me mettait de côté, mais tout le monde a respecté mon état..."
Je me fais la remarque que je ne suis pas la seule à avoir des habitudes de pensée à chasser. Mary semble presque regretter son choix de partir... Mais elle se fera à la vie ici, je l'espère.
Lorsque David m'interroge à propos de mon futur poste, je reste évasive. Emily ne m'en a parlé que vaguement, et j'ai de sérieuses raisons de penser que cela fait partie du traitement de faveur que Vinny me réserve. Heureusement, avant que mon compatriote ne se mette à me poser des questions gênantes, la commandante en second du Reine Magd me fait signe de la rejoindre, ce qui me fournit un prétexte parfait pour m'éclipser.
Sur le chemin de notre cabine, Emily m'explique :
"Je t'ai fait quitter tes amis un peu rapidement, mais nous allons avoir besoin d'un peu de temps pour que je t'explique le fonctionnement de ton lit.
- De mon lit ? Je viens peut-être d'une colonie un peu réactionnaire, mais je sais quand même comment dormir !
- Sauf qu'il ne s'agit pas d'un sommeil ordinaire, Proxima. Tu vas être cryogénisée."
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Proxima
Ciencia Ficción"Là où je vis, les gens portent des prénoms de saints ou d'étoiles. Mes parents ont choisi la deuxième option. Je m'appelle Proxima. Proxima Knox." L'Exodus traverse l'espace depuis 400 ans pour amener des colons sur une nouvelle planète. Parmi eux...
