Quand on m'a réveillé, j'ai mis du temps à comprendre que je revenais à la réalité. On dit souvent que quitter le sommeil équivaut à remonter à la surface après une longue plongée ; au contraire, j'ai eu l'impression de me noyer. L'image de Madeline s'est brusquement estompée. Son chant s'est tu. J'ai paniqué. J'ai cru que l'éternité avec celle que j'aimais se transformait en une traversée infinie des siècles sans elle.
C'est alors que j'ai ouvert les yeux et que j'ai hurlé.
J'ai vu deux hommes en blouse blanche penchés sur moi, dans une pièce beaucoup trop lumineuse pour mes yeux. J'étais désorienté. J'avais l'impression de n'avoir dormi que quelques heures, et pourtant, tout avait changé autour de moi. Je n'étais plus dans le laboratoire où l'on m'avait plongé en cryogénisation. Le départ de l'Exodus était encore frais dans mon esprit, comme s'il avait eu lieu la veille, et pourtant, l'Ave Maria de Madeline pulsait avec force à l'intérieur de ma tête, à la manière d'un deuxième cœur, comme si je l'avais répété en moi si longtemps qu'il n'avait plus besoin d'une volonté consciente de ma part pour se faire entendre.
Soudain, je me rendis compte que l'un des deux hommes penchés sur moi était en train de me parler :
"... m'entendez ? Est-ce que vous m'entendez ?"
J'ai voulu hocher la tête, mais mes cervicales étaient comme rouillées. Ma voix était également éraillée lorsque je répondis :
"Oui. Oui, je vous entends.
- Quel est votre nom ?
- Vinny. Vinny Vandenberg."
Sans plus s'occuper de moi, le scientifique cria à des collègues hors de mon champ de vision :
"Il est conscient ! Occupez-vous de sa réanimation !"
On me transféra sur un lit à roulettes, puis on m'emmena dans une autre pièce, dans laquelle on me fit passer toute une batterie de tests, sensiblement similaires à ceux que j'avais subis juste avant ma mise en cryogénisation. Je m'y soumis docilement, avec détachement : l'image de Madeline, quoique plus distante que lorsque j'étais encore endormi, refusait de s'effacer de mon esprit, pas même une seule seconde. Aussi incroyable que cela puisse paraître, j'étais encore plus obsédé par ma chanteuse à ce moment que je ne l'étais avant mon sommeil.
Une fois les tests terminés, on me donna des vêtements pour remplacer la chemise d'hôpital que je portais jusque là, et on m'emmena dans le bureau de celui qui semblait être le chef du complexe scientifique dans lequel je me trouvais désormais.
Il m'accueillit avec un sourire sympathique et me salua :
"Bonjour, Vinny.
- Bonjour."
Il entra directement dans le vif du sujet et m'annonça :
"On vient de me transmettre les résultats de vos tests d'aptitudes intellectuelles. Ils sont excellents. Aussi bons que les rapports établis juste avant ta cryogénisation le laissaient soupçonner. QI de 188, échelle de Cattell. Tu n'as pas idée d'à quel point de tels résultats sont devenus rares de nos jours."
Je ne répondis rien. Je n'étais pas surpris. Depuis que j'étais tout petit, je m'étais toujours senti plus vif que les autres enfants. Mettre un chiffre sur cette impression était étrange. Un mélange d'incrédulité et de soulagement.
Le scientifique poursuivit :
"Avant que nous continuions, il faut que je t'avoue quelque chose. Tu as dormi très longtemps."
Mon corps entier se contracta :
"Combien de temps ?"
Mon interlocuteur sentit ma tension. Il hésita une seconde avant de me répondre, puis dut estimer qu'il ne pouvait faire autrement que me révéler la vérité :
"Trois cents ans."
J'ai frappé violemment la table du plat de ma main. Trois siècles. La durée exacte, je m'en fichais. Une seule chose m'importait. Madeline n'avait pu survivre à tant d'années. Elle était morte.
Le scientifique se méprit sur le sens de ma colère. Il ne pouvait pas deviner les sentiments qui m'habitaient, de toute façon. Il attendit que je reprenne mon calme avant de me dire :
"Je suis désolé de t'annoncer cela aussi abruptement. Cela doit être difficile de te dire que le monde que tu connaissais a totalement changé."
Cela, je m'en fichais complètement. La Terre aurait pu devenir plate, je ne m'en serais pas préoccupé si j'avais pu conserver Madeline à mes côtés.
Le scientifique poursuivit :
"Malheureusement, au cours de ces trois cents ans, les résidus des bombes chimiques dans l'atmosphère ont continué leur oeuvre de destruction. Les malformations sont de plus en plus nombreuses. Mais surtout, le quotient intellectuel moyen de la population terrestre a baissé de 20 points depuis le milieu du 21ème siècle. Au contraire, les habitants des stations spatiales, qui bénéficient d'une atmosphère artificielle pure, ont retrouvé le niveau moyen de cette époque.
- Pourquoi ne pas envoyer tout le monde dans l'espace, dans ce cas ?
- C'est ce que mes prédécesseurs envisageaient. Des milliers de personnes ont ainsi bénéficié de programmes de relocalisation, mais ce n'est pas suffisant. Le nombre de naissances sur Terre est bien supérieur à celui des départs vers les stations spatiales : nous manquons tout bonnement de place. Non, nous devons trouver une solution plus définitive, un moyen de purifier l'atmosphère terrestre."
Il marqua une pause avant de poursuivre :
"Malheureusement, le nombre de personnes capables, intellectuellement parlant, de mener des recherches scientifiques de haut niveau s'est drastiquement restreint au cours des trois derniers siècles : à mesure que le problème s'aggrave, il nous est de plus en plus difficile de trouver les ressources humaines qui nous mèneront à sa solution.
- Pourquoi ne pas recruter dans les stations spatiales ? D'après ce que vous me dites, les individus doués de potentiel devraient y être plus nombreux.
- C'est ce que nous faisons, mais nombre d'entre eux n'ont aucune envie de revenir sur Terre, ce qui est regrettable quoique compréhensible."
Les pièces du puzzle se mettaient en place dans ma tête. J'ai avancé une hypothèse :
"C'est pour cela que vous m'avez réveillé. Vous êtes désespéré. Alors vous avez fouillé les dossiers des criminels cryogénisés pour ranimer ceux dont le potentiel intellectuel est hors normes. Et ce, quel que soit la raison pour laquelle ils ont été gelés à l'origine."
Le scientifique sourit :
"Tu comprends vite, Vinny. En même temps, c'est pour cette qualité précise que nous t'avons tiré de cryogénisation."
Il marqua une pause, puis m'avoua :
"Cela dit, dans ton cas, ton dossier reste très flou concernant le crime qui t'a valu ta peine. Ce qui est surprenant étant donné que tu es l'un des premiers à avoir été plongé en sommeil artificiel. Ceux qui ont été cryogénisés à la même période que toi sont tous des tueurs en série, des pédophiles... Des personnes dangereuses. Toi... Ton rapport ne mentionnait rien de tout cela. Je ne peux m'empêcher d'être curieux.
- Mais après tout, cela n'a pas d'importance à présent, n'est-ce pas ? Je peux vous assurer que je ne suis pas un monstre. Et que je ne vous décevrai pas."
Le scientifique m'observa longuement, puis me demanda :
"Es-tu prêt à tenter de sauver l'humanité avec moi, Vinny ?
- Oui. Je le suis."
Après tout, qui sait ? Peut-être cela me permettrait-il de détourner un jour mon esprit de Madeline...
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Proxima
Science Fiction"Là où je vis, les gens portent des prénoms de saints ou d'étoiles. Mes parents ont choisi la deuxième option. Je m'appelle Proxima. Proxima Knox." L'Exodus traverse l'espace depuis 400 ans pour amener des colons sur une nouvelle planète. Parmi eux...
