"Je suis né sur Terre il y a 432 ans. Je ne sais pas ce que tu as entendu à propos de notre planète à cette époque. Connaissant John Knox, il a dû la dépeindre comme un repaire de démons ou un lieu de perdition. Je ne peux pas lui donner tout à fait tort. Ce n'était pas une époque où l'on se réjouissait d'être né : nous étions tous conscients de vivre dans une période difficile. Nous appelions notre propre âge "l'ère du déclin". Les personnes âgées se souvenaient avec nostalgie de l'apogée de l'humanité, l'an 2000, le passage au troisième millénaire. Mais le 21ème siècle a été catastrophique pour l'humanité. Surpopulation et pollution ont progressivement asphyxié notre espèce ; les guerres de l'eau l'ont décimée. Les démocraties, fragiles édifices que nous avions mis des décennies à construire, se sont soit effondrées, soit radicalisées. La mondialisation a reculé : les pays se sont refermés sur eux-mêmes. Certaines régions ont été plus durement touchées que d'autres. Celle où je suis né a été relativement épargnée. Chicago, en 2097, avait un climat supportable : 20 degrés en moyenne. Dix de plus qu'au début du siècle, mais quand on sait que le sud des Etats-Unis était devenu un désert, nous ne pouvions pas nous plaindre. De plus, comme la ville était située au bord du lac Michigan, nous ne manquions pas d'eau. Une chance qu'une grande partie de l'humanité n'avait pas.
Les Etats-Unis avaient été durement frappés par le terrorisme, par une suite d'attentats qui avaient entraîné la déréliction du pays. Les vieux Etats du Sud, exaspérés par la prétendue passivité du gouvernement démocrate, s'étaient séparés du Nord en 2078 lors de la seconde Guerre de Sécession ; en 2084, le bombardement nucléaire sur Las Vegas avait rendu inhabitable l'ouest du continent. Lorsque je suis né, la superficie des Etats-Unis s'était réduite à ce qu'elle était en 1820. Chicago se trouvait à la limite du territoire d'influence de Washington. Ce qui voulait dire que nous bénéficions des institutions fédérales, mais que leur pouvoir était parfois hésitant dans notre ville, ce qui explique que cette dernière était le paradis de ceux qui voulaient y monter des organisations parallèles. De nombreux hommes riches s'y sont donc installés pour y jouir de leur fortune de la manière dont ils l'entendaient, sans forcément se préoccuper des lois, et établirent à Chicago des enclaves dans la ville elle-même, régies selon leur bon plaisir. Sectes et utopies fleurissaient.
Je ne suis pas né d'un tel père. Ma mère était originaire de Los Angeles ; ses parents et elle étaient en visite à Chicago le jour du bombardement nucléaire. Ils n'ont jamais pu repartir chez eux, et sont simplement restés où ils étaient. La famille de mon père a toujours habité dans l'Illinois depuis qu'un lointain ancêtre hollandais a immigré aux Etats-Unis. Mes parents étaient pauvres, sans pour autant tomber dans la misère : ils géraient une supérette.
Je ne me suis jamais senti à ma place dans ce monde. Car je suis né avec un fardeau : j'étais plus intelligent que tous ceux qui m'entouraient. L'Amérique cachait un secret de polichinelle : dans l'air que nous respirions flottaient des particules résiduelles des bombes chimiques qui avaient été utilisées lors des guerres du 20ème siècle. Notre gouvernement se vantait d'avoir su nous protéger de la reliquarose, cette maladie terrible qui frappait de nombreux Européens et qui les tuait en liquéfiant leurs organes ; mais il n'avouait qu'à demi-mot que chez nous, les capacités mentales de la plupart des citoyens étaient inférieures à ce qu'elles auraient dû être. Oh, elles n'étaient pas suffisamment basses pour que l'on puisse parler de déficience ; mais la population stagnait par manque d'initiatives et se laissait plus facilement manipuler. J'étais une exception, je m'en suis très vite rendu compte à l'école. J'apprenais plus vite que mes camarades, je m'ennuyais quand notre institutrice devait leur répéter pour la dixième fois le même concept. J'étais un enfant solitaire : je méprisais trop les autres individus de mon âge pour m'en faire des amis. Je passais de longues heures à rêver des époques passées, celles où j'aurais eu une chance de me révéler, de ne pas pourrir dans mon trou au milieu d'imbéciles. Je voulais être scientifique, créer des choses, faire avancer l'humanité ou tout du moins l'aider à se rétablir dans sa grandeur passée, mais je savais que la société telle qu'elle était à cette époque ne me permettrait, d'aucune manière, de mettre à profit mon extraordinaire intelligence.
J'ai essayé d'élever les ambitions de mes parents, de leur suggérer de meilleures manières de gérer la supérette, d'une façon qui nous aurait permis de nous enrichir et de nous extraire lentement de notre situation. Mais ils refusaient de m'écouter. Je n'étais qu'un gamin prétentieux à leurs yeux. Eux aussi, je les méprisais. J'étais en colère contre eux. J'étais en colère contre le monde.
J'avais une sœur, Bridget, qui avait trois ans de moins que moi. Nous n'avions pas hérité des mêmes capacités. J'étais souvent frappé par sa stupidité et sa superficialité. Sa grande ambition était de devenir une star de la télévision : elle passait des heures chez sa copine Stacey, dont les parents tenaient un bar dans lequel se trouvait un des rares écrans de notre quartier, à regarder émission sur émission. Elle ne comprenait pas que son rêve était une chimère, qu'elle n'avait aucun trait exceptionnel qui lui permettrait de percer. Pourtant, elle était la préférée de mes parents, qui comprenaient sans doute plus ses fantasmes de paillettes que mes velléités de science. Ils s'extasiaient devant ses cheveux blond bouclés, le hâle de sa peau, ses courbes généreuses pour une adolescente, et la privilégiaient en utilisant leurs maigres économies pour lui permettre d'acheter le maquillage et les vêtements qu'elle souhaitait. Son apparence agréable était quelque chose de plus facile à percevoir pour eux que les capacités intellectuelles de leur fils, trop dégingandé pour attirer les filles, trop plein de rancœur pour être supporté.
Un jour, quand j'étais au lycée, j'ai évoqué devant mes parents la possibilité que je parte faire des études dans une université de la côte Ouest. Au vu de mes résultats scolaires, j'aurais été accepté, et j'aurais probablement obtenu une bourse. Les ressources de mes parents étaient maigres, mais avec de l'anticipation et de la rigueur, ils auraient pu financer mon projet. Mon père m'a regardé d'un oeil bovin, ne comprenant pas pourquoi je lui faisais cette demande. Pourquoi faire des études alors que sa succession à la supérette m'était acquise ? J'ai parlé de science, j'ai parlé de mes ambitions, j'ai parlé de m'élever socialement. J'ai parlé de mes rêves, de ma nécessité de me sentir enfin utile et apprécié à ma juste valeur. Il n'a toujours pas compris. Le ton est monté. Il m'a giflé. Je n'ai plus jamais reparlé de faire des études. Je savais que la discussion était sans issue.
Ainsi, en 2115, j'avais dix-huit ans. Je venais de quitter le lycée et ma vie était une impasse. Tout autour de moi me semblait morne. M'inspirait le dégoût. Je vivais toujours chez mes parents, et je les aidais à la supérette. Qu'aurais-je pu faire d'autre ? Je traînais parfois dans Chicago à la recherche d'une opportunité qui ne venait pas. Je n'avais qu'une vague idée de ce qui aurait pu me tirer de là, et j'attendais. Je m'habituais lentement à l'idée que ma vie serait un long parcours stérile jusqu'à la tombe.
Et pourtant, elle a radicalement changé un jour de février 2116, à cause des rêves de gloire de Bridget.
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Proxima
Science Fiction"Là où je vis, les gens portent des prénoms de saints ou d'étoiles. Mes parents ont choisi la deuxième option. Je m'appelle Proxima. Proxima Knox." L'Exodus traverse l'espace depuis 400 ans pour amener des colons sur une nouvelle planète. Parmi eux...
