L'Ave Maria fut l'une des dernières performances du spectacle ; heureusement, car après la perfection du chant que je venais d'entendre, tous les numéros qui suivirent me semblèrent insupportables. J'attendais avec impatience les saluts, espérant apprendre à ce moment le nom de ma belle apparition ; mais elle ne remonta pas sur scène pour collecter quelques fragments supplémentaires de vaine gloire lycéenne. Je ne l'en admirai que plus.
Dès que les lumières se sont rallumées, je me suis levé comme un possédé. J'ai fait le tour de la salle plusieurs fois, mais impossible de poser mon regard sur celle que je cherchais. Bridget fut l'une des dernières à quitter les lieux : lorsque mes parents me firent signe de les suivre, il me fallut me rendre à l'évidence. La chanteuse m'avait glissé entre les doigts.
Au dîner, je n'ai écouté que d'une oreille les compliments que mes parents firent à ma sœur. Ils m'ennuyaient et m'indifféraient en temps normal, mais ce jour-là, ils m'exaspéraient : comment osaient-ils louer les talents de Bridget alors que cette dernière n'arrivait même pas à la cheville de celle qui avait touché mon cœur ? Je restais en retrait avec les souvenirs du moment merveilleux que j'avais vécu quelques heures plus tôt, lorsque je me dis que malgré le mépris que je vouais à ma sœur, cette dernière pourrait sûrement m'aider : amatrice de potins comme elle l'était, elle pourrait sûrement me renseigner concernant l'identité de celle que je voulais retrouver. M'efforçant de prendre un ton aussi neutre que possible pour ne pas m'attirer ses moqueries par la suite, je lui ai donc demandé :
"Dis, Bridget... Qui était la fille qui a chanté l'Ave Maria vers la fin du spectacle ? Tu la connais ?"
Ma sœur haussa les épaules, puis soupira :
"Non, pas vraiment. Elle est dans la même année que moi, mais dans une autre classe."
Ainsi, mon apparition avait un âge : quinze ou seize ans. Ce n'était pas grand-chose, mais j'accueillis cette information avec bonheur. Bridget poursuivit :
"C'est une des filles de la secte catholique... Elles sont toutes tellement ennuyeuses... Et puis, de toute façon, elles ne parlent qu'entre elles."
J'ai secoué la tête. Quand j'étais moi-même au lycée, j'avais remarqué le groupe d'adolescents à part dont parlais ma sœur. Une petite cinquantaine fréquentait l'établissement chaque année. C'étaient des jeunes gens ternes, toujours vêtus de gris, de bleu ou de noir, renfermés et craintifs. On ne pensait à eux que collectivement : en connaître un, c'était les connaître tous. La moitié de leurs sujets de conversation semblait tourner autour de Dieu, de Ses bontés et de la nécessité que nous avions à subir Son courroux : j'avais donc pris le soin de les éviter pendant toute ma scolarité, moi qui ne croyais qu'en l'homme. Avec le temps, j'avais fini par ne plus prêter attention à eux : ils faisaient partie de l'arrière-plan de ma vie, des choses devenues habituelles que je ne remarquais plus. Ils avaient subi chez eux un conditionnement dès l'enfance et n'avaient jamais appris à penser : pour ceux qui les élevaient, l'abaissement du niveau intellectuel de l'humanité devait être une aubaine. Je n'en revenais pas qu'une si belle rose comme ma chanteuse ait pu pousser dans ce terreau de poussière étouffante.
J'allais remercier ma sœur pour ces informations, quand elle persifla :
"Sa chanson était tellement ennuyeuse... Pas étonnant que personne n'ait applaudi."
Je ne sais pas si Bridget a dit cela pour me blesser, parce qu'elle voyait que l'Ave Maria m'avait touché et qu'elle en était jalouse, ou bien si elle n'avait aucune malice et ne démontrait là que l'étendue de son caractère béotien. En tout cas, je ne lui ai jamais pardonné cette remarque. Ma loyauté allait déjà à la jeune fille qui, en quelques minutes, avait su toucher mon âme, plutôt qu'à ma sœur, dont la présence m'irritait depuis sa naissance.
Dès le lendemain, j'ai commencé mes recherches pour retrouver ma chanteuse. En fin d'après-midi, j'étais posté à la sortie du lycée, prêt à l'aborder lorsqu'elle sortirait. Mais la chance n'était pas avec moi : je ne la vis pas. Le lendemain non plus. Le troisième jour, j'ai donc choisi de suivre une autre adolescente dont l'apparence trahissait son appartenance à la même secte catholique : cela me permit de repérer la partie de la ville dans laquelle se situait cette dernière. Pour une raison ou pour une autre, la jeune fille que je cherchais n'allait pas au lycée en ce moment ; mais connaissant la ferveur mystique de ceux parmi lesquels elle vivait, je savais où je la retrouverais à coup sûr : le dimanche suivant, à la sortie de l'église du quartier.
Je fis un détour pour repérer les lieux. L'édifice était une fantaisie architecturale du 19ème siècle, un de ces vieux bâtiments en pierre qui fut importé d'Europe pour satisfaire le désir d'ancien des riches Américains de l'époque. Le délabrement convenait mal aux constructions modernes qui l'entouraient ; mais sur ses vieux murs, lierre et fissures conféraient une patine supplémentaire à l'ensemble. Le bâtiment était plutôt grand, et était probablement le seul lieu de culte de la communauté catholique extrême qui m'intéressait, ce qui me réjouit : j'étais sûr de retrouver ma chanteuse le dimanche suivant...
Ainsi, quelques jours plus tard, alors que les vieilles cloches de l'église sonnaient pour appeler les fidèles à la messe, j'étais présent dans un angle de la place devant le lieu de culte. J'avais choisi les habits les plus sobres de ma garde-robe, afin de ne pas me faire remarquer. Je ne vis pas celle que je cherchais entrer ; et je suis resté pendant toute la cérémonie debout dehors, là où j'étais. Dès que des chants retentissaient à l'intérieur de l'église, mon cœur battait plus fort : parmi toutes ces voix qui s'élevaient vers le ciel, l'une était celle de la jeune fille dont j'étais tombé amoureux.
Enfin, lorsque les fidèles sortirent de l'église une heure plus tard, je la vis. Elle était séparée de moi par toute la largeur de la place, elle était au milieu de la foule, et elle avait troqué sa robe bleue du spectacle contre une chemise blanche et une jupe grise bien plus ordinaires, mais il m'était impossible de me tromper : elle dégageait une aura que j'aurais reconnue entre mille. Elle avançait à côté d'un homme vêtu d'un costume bien coupé et apparemment de qualité, qui serrait de nombreuses mains autour de lui tandis qu'elle restait modestement en arrière ; une femme grande, un peu sèche, habillée de noir, lui tenait l'épaule : ses parents, j'en étais presque certain. Je ne comprenais pas comment ces deux personnes, qui me semblèrent tout de suite antipathiques, avaient pu donner naissance à un miracle pareil : leur vue suffit à me dissuader de parler à la jeune fille ce jour-là. Je sentais confusément qu'elle aurait des ennuis si je l'abordais devant eux. Mais j'étais déjà rempli de joie par le simple fait d'avoir pu poser mes yeux à nouveau sur celle qui avait ébranlé mon cœur.
Le dimanche d'après, j'étais de nouveau au rendez-vous, et j'eus une nouvelle fois le plaisir de revoir ma chanteuse, sans trouver le courage ni l'occasion de lui parler. Un mois passa ainsi. Enfin, en mars, ma persévérance finit par payer. Le climat se réchauffait progressivement pour passer de l'hiver au printemps ; aussi, un bosquet de camélias, adossé au mur de l'église, avait fleuri au cours de la semaine précédente. La jeune fille s'attarda pour en contempler les fleurs ; ses parents s'éloignèrent, la quittant du regard. Elle était seule : j'ai saisi ma chance et traversé la place à grandes enjambées. J'allais enfin pouvoir parler à celle que j'adorais.
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Proxima
Ciencia Ficción"Là où je vis, les gens portent des prénoms de saints ou d'étoiles. Mes parents ont choisi la deuxième option. Je m'appelle Proxima. Proxima Knox." L'Exodus traverse l'espace depuis 400 ans pour amener des colons sur une nouvelle planète. Parmi eux...
