Vinny tend le bras et saisit ma main. Je ne la retire pas. Je n'entremêle pas non plus mes doigts aux siens. Je les laisse simplement, inertes, contre sa paume. Le capitaine du Reine Magd me semble psychologiquement instable : j'ai peur de sa réaction si je brise son cœur. Mais je ne peux pas non plus me résoudre à entretenir avec ardeur une mascarade d'amour.
L'espace d'un instant, je me demande si Madeline s'est posé les mêmes questions il y a quatre cents ans. Aimait-elle réellement Vinny ? Ou n'osait-elle pas le repousser ? Je n'ai que sa version de l'histoire, et lui même convient que sa chanteuse n'était que peu expressive concernant ses sentiments pour lui. Il n'est pas impossible qu'elle ait été confrontée au même dilemme que moi.
En tout cas, son expérience avec Madeline fait que Vinny ne s'offusque pas de mon manque de réaction. Au contraire, ses yeux pétillent rien qu'en regardant ma main dans la sienne. Comme je ne dis toujours rien, il rompt courageusement le silence :
"Je sais que cela fait beaucoup d'informations à assimiler d'un coup, Proxima. Je sais qu'il te faudra du temps pour t'habituer à ton passé. Mais ce temps, nous l'avons désormais. Plus rien ne viendra s'interposer entre toi et moi. Nous allons découvrir l'univers ensemble !"
Je saisis au vol l'occasion de changer de sujet et de quitter le terrain glissant des relations qui nous unissent :
"L'univers ? La Terre n'est donc pas la seule planète habitée ?"
La terraformation est au point, je le sais : l'Exodus était précédé de robots éclaireurs qui devaient rendre Juda II habitable. Mais j'ignorais que ce procédé avait été appliqué à de nombreuses planètes.
Vinny, ravi de me voir enfin ouvrir la bouche, m'explique, enthousiaste :
"Non, au contraire ! Avant que je ne mette au point la MDLN, des fonds importants ont été investis par divers organismes pour rendre habitable d'autres planètes. Elles ont été ouvertes les unes après les autres au cours du siècle dernier. Il y en a de toutes sortes, des réalistes, mais aussi de véritables utopies. Nous avons toute une galaxie de merveilles à découvrir...
- Super."
Ma tentative d'excitation tombe à plat. Ma voix refuse de s'exalter. En d'autres circonstances, voyager de planète en planète aurait été mon rêve, pour moi qui ait été si longtemps prisonnière de l'Exodus. En lisant les quelques livres présents dans ma colonie, l'envie d'évasion grandissait en moi. Mais si je dois avoir Vinny à mes côtés éternellement, je ne suis pas sûre de pouvoir profiter de l'aventure qu'il me propose.
Cela dit, peut-être que je me trompe. Peut-être que je vais m'habituer à sa présence, avec le temps. Peut-être que je vais même finir par l'apprécier. Qui peut se vanter de connaître l'avenir ?
Je me répète ces idées positives pour réussir à faire naître un sourire sur mon visage, qui est resté figé depuis que Vinny a commencé son récit.
Il poursuit :
"Nous devons nous rendre sur la base spatiale Bolden-C pour diverses affaires concernant le vaisseau. J'annoncerai alors à l'équipage que nous cessons nos activités de piraterie : maintenant que je t'ai retrouvée, il ne me sert plus à rien de les poursuivre. Ma fortune permettra de subvenir aux besoins de ceux qui resteront à bord et de recruter de nouveaux hommes le cas échéant. Ensuite, nous pourrons mettre le cap sur n'importe quelle destination qui te plaira."
Il s'échauffe quand il me demande :
"Quelle planète voudrais-tu visiter, Proxima ? Il y en a tellement que nous pourrions découvrir ensemble... Certaines sont entièrement recouvertes par les océans, à l'exception de petits archipels paradisiaques. Sur d'autres, la neige ne fond jamais, et les villes sont entièrement bâties en glace ; pourtant, on n'y gèle pas. Sur Irtych, la chlorophylle a été modifiée, et la végétation n'est pas verte, mais violette. Sur Ibic-F, c'est la gravité qui a été retouchée : sur cette planète, l'homme a le pouvoir de voler. Dis-moi où tu veux aller, et tes désirs seront des ordres."
Je réfléchis quelques instants. Les propositions de Vinny m'ont adoucie. Ces mondes ont l'air réellement merveilleux, et je me dis que les visiter, dans n'importe quelles conditions, me plaira. L'idée d'une planète aquatique m'attire tout particulièrement : le concept d'océan, que j'ai découvert dans mes livres, m'a toujours fait rêver. J'ai envie de découvrir les étendues d'eau infinies que je peinais à imaginer dans l'Exodus.
J'ouvre la bouche pour expliquer cela à Vinny, mais il déclare avant que j'aie le temps de parler :
"Oh ! Je sais quelle planète va te plaire ! Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ?"
Je me renfrogne, mon enthousiasme douché. Alors que j'étais disposée à m'ouvrir un peu au capitaine du Reine Magd, voilà qu'il me rappelle par cette exclamation que désormais, je suis en son pouvoir, et qu'il compte bien m'imposer son bon vouloir. Il m'annonce :
"Il existe une planète appelée Lepidoptera, dont la terraformation a été financée par un biologiste passionné par les papillons. Il y en a des milliards là-bas, à ce qu'on m'a dit. Lorsque l'on s'allonge sur l'herbe des prairies, on voit des centaines de paires d'ailes colorées battre dans le ciel. Il paraît que c'est magnifique."
Il marque une pause, puis me révèle :
"Madeline adorait les papillons. Elle avait un don avec eux, elle les attirait. Un jour que nous étions dans notre parc, là-bas à Chicago, l'un d'eux s'est posé sur son doigt. Elle lui a fredonné des mélodies. Il est resté tranquillement sur sa main pendant cinq minutes au moins. C'était un spectacle magnifique. Nous pourrons recréer ce souvenir ensemble sur Lepidoptera, qu'en penses-tu ? Tu dois adorer les papillons toi aussi."
A quoi bon lui dire la vérité ? Aveuglé par l'obsession qui l'anime depuis quatre cents ans, il ne m'écouterait pas.
La vérité, c'est que je ne sais même pas ce qu'est un papillon. Cela semble être un animal volant, d'après le discours que tient Vinny. Les livres que j'avais n'en faisaient pas mention.
Mais je dis juste au capitaine du Reine Magd que cela me semble être une bonne idée, sans enthousiasme. Il ne remarque même pas ma froideur, se réjouissant déjà des voyages que nous allons faire ensemble. Il en prévoit d'autres. Je ne l'écoute que d'une oreille. J'attends qu'il veuille bien m'indiquer que je peux quitter sa cabine et vaquer mes occupations, ce qu'il fait au bout d'une heure. Il me dit qu'il est désolé, qu'il doit gérer les affaires du vaisseau. Il se penche vers moi pour m'embrasser. Je me recule. Je peux bien abandonner ma main, mais pas mon premier baiser.
Il fronce les sourcils, soupire, puis me dit, déçu :
"Tu ne veux pas aller trop vite. Je comprends. J'oubliais que nous deux, c'est nouveau pour toi..."
Il presse ma main en me saluant d'un ton vibrant :
"A bientôt, mon amour."
VOUS LISEZ
Proxima
Ciencia Ficción"Là où je vis, les gens portent des prénoms de saints ou d'étoiles. Mes parents ont choisi la deuxième option. Je m'appelle Proxima. Proxima Knox." L'Exodus traverse l'espace depuis 400 ans pour amener des colons sur une nouvelle planète. Parmi eux...
