Une fois en face de ma chanteuse, je suis resté quelques secondes silencieux : c'était la première fois que je la voyais d'aussi près et le bonheur de pouvoir la contempler dans le détail me faisait oublier ce que j'avais l'intention de lui dire. Je devais l'effrayer : ses yeux restaient fixés avec détermination sur la fleur qu'elle tenait dans sa main, comme si elle avait peur de me regarder, moi, l'intrus qui venait d'entrer dans son univers. Mais elle ne s'enfuit pas. Lorsque finalement, elle me jeta un petit regard, qu'elle espérait sûrement que je ne remarquerais pas, je parvins à lui parler, ou tout du moins à articuler un premier mot :
"Bonjour."
Elle me répondit poliment :
"Bonjour."
Sa voix était cristalline, comme dans mon souvenir. Cette fois, il me fallait rassembler mon courage. Je lui ai avoué :
"Je vous ai entendu chanter l'Ave Maria de Schubert au spectacle du lycée il y a un mois. C'était magnifique."
La jeune fille eut un petit rire amer, et dans un rictus, elle me confia :
"Vous êtes bien le premier à me dire cela..."
J'ai protesté :
"Je vous assure, c'était absolument merveilleux."
Elle soupira :
"Eh bien moi, je regrette d'avoir chanté. Je me suis montrée trop vaniteuse. Dieu m'a fait don d'une belle voix, et je m'en suis servie pour me mettre en avant plutôt que pour Le louer."
Cela ressemblait à un discours qu'on lui aurait sermonné et qu'elle répéterait maintenant mécaniquement. J'ai eu un éclair de lucidité, et je lui ai demandé :
"C'est pour cela que vous ne venez plus au lycée, n'est-ce pas ?
- Oui. Mon père a estimé que je ne devais pas me pervertir davantage en fréquentant plus longtemps des jeunes gens impurs. Je reçois une instruction à la maison, désormais. La solitude et la prière me rendront bientôt la modestie que j'aurais toujours dû garder."
Ses yeux se perdirent dans le vague. La pression de sa main n'était plus que vague autour de la fleur de camélia qu'elle tenait. Elle semblait vidée de toute vie, asphyxiée par la décision de son père de la garder en cage. Elle se reprit soudain et me dévisagea avec plus d'attention qu'auparavant, puis me demanda :
"Vous ne faites pas partie de notre communauté, n'est-ce pas ?"
Elle devait déjà l'avoir deviné ; sinon, je doute qu'elle se serait confiée à moi comme elle avait commencé à le faire. Je lui répondis :
"Non, en effet."
Dans un élan de courage, je lui ai avoué :
"Je suis là parce que je souhaitais vous retrouver. Vous ne pouvez pas imaginer à quel point votre chant m'a ému."
Les joues de la jeune fille se colorèrent du même rose que la fleur qu'elle tenait. Ma déclaration l'avait gênée, mais elle ne s'en offusquait pas. Elle ne devait pas avoir l'habitude de recevoir des compliments, et quelque part, les miens devaient lui plaire. Cependant, comme je ne souhaitais pas la mettre davantage mal à l'aise, je lui ai demandé :
"Il faut des moyens pour faire venir un précepteur à domicile... Ta famille est riche ?"
Elle me confirma :
"Mon père descend d'une longue lignée d'industriels. C'est lui qui entretient financièrement notre communauté : il a plus d'autorité que le prêtre lui-même. Alors oui, il peut se permettre de me faire quitter le lycée s'il le désire. Il décide déjà de tellement de choses autour de nous...
- Quel genre de choses ?"
La jeune fille haussa les épaules :
"La manière dont nous devons vivre pour rester purs. Sa piété est connue. Il nous apprend comment nous préserver du mal. C'est dur parfois, mais nos âmes seront sauvées lors du Jugement Dernier. Pas comme celles des païens."
Le regard qu'elle me lança me fit comprendre qu'elle me classait dans cette catégorie ; mais en même temps, je n'étais pas totalement sûr que le mot avait dans sa bouche une connotation négative comme cela devait être le cas dans celle de son père. Il y avait dans son ton un peu d'envie, ou au moins de curiosité. Je lui ai demandé :
"Et vous suivez ses règles sans discuter ?
- Que faire d'autre ? Et puis, il sait ce qui est le mieux pour nous."
La chanteuse tourna la tête vers le groupe des paroissiens qui s'attardaient à la sortie de l'église, soudain apeurée. Je savais qu'elle cherchait son père du regard. La foule s'était clairsemée, et même si les parents de la jeune fille étaient toujours en train de discuter, il était évident qu'ils n'en avaient plus pour longtemps. Se tournant à nouveau vers moi, elle m'annonça en effet :
"Je dois partir. J'ai été ravie de faire votre connaissance."
Cette formule de politesse, qu'elle utilisait probablement avec toute nouvelle personne qu'elle rencontrait, fit battre mon cœur. J'espérais qu'elle la prononçait avec sincérité ; en tout cas, moi, je mis toute ma conviction pour lui répondre :
"Moi de même."
Elle fit un pas pour s'éloigner, mais je la retins :
"Si je reviens dimanche prochain... Si je vous attends à nouveau après la messe auprès de ces camélias... Viendrez-vous me parler ?"
Je l'ai fixée intensément, attendant sa réponse comme jamais je n'avais attendu pour quoi que ce soit. Finalement, un simple mot franchit ses lèvres relevées en un demi-sourire :
"Oui..."
Curiosité, attirance ou politesse, je ne sais pas ce qui avait motivé sa réponse, mais peu m'importait à ce moment-là : elle m'avait fait la promesse de me revoir. Mon cœur pourrait continuer de battre, mon espoir de brûler, ma vie d'avoir un sens.
La jeune fille s'éloigna davantage, et c'est alors que je me rendis compte que j'ignorais toujours son identité. Elle était maintenant à trois mètres de moi, et je dus hausser la voix pour lui annoncer :
"Je m'appelle Vinny, au fait ! Vinny Vandenberg."
Elle s'arrêta, se retourna, et ses yeux brillaient lorsqu'elle déclara à son tour :
"Et moi, Madeline. Madeline Knox."
Cette fois, notre échange était définitivement terminé. En quelques enjambées, elle avait rejoint le groupe des paroissiens et s'était insérée à la place où je l'avais observée au cours des semaines précédentes : entre son père et sa mère. Impossible cependant pour elle de se fondre dans la foule : même si elle était habillée comme eux, elle me semblait éclipser tous ceux qui étaient autour d'elle.
Désormais seul à côté des camélias, j'ai répété à voix basse pendant de longues minutes l'identité qu'elle venait de me confier :
"Madeline Knox..."
Ces mots roulèrent sur ma langue comme un trésor secret pendant toute la semaine qui suivit.
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Proxima
Science Fiction"Là où je vis, les gens portent des prénoms de saints ou d'étoiles. Mes parents ont choisi la deuxième option. Je m'appelle Proxima. Proxima Knox." L'Exodus traverse l'espace depuis 400 ans pour amener des colons sur une nouvelle planète. Parmi eux...
