35 - La suite importe peu

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Seigneur. Je savais que Vinny n'était pas un modèle de stabilité psychologique, mais il semblerait que malgré toutes les précautions que j'ai tenté de prendre pour ne pas le brusquer, mes aveux l'aient fait définitivement sombrer dans la folie.

Il me semble reconnaître la voix d'Emily à travers les grésillements de la radio. Aux bribes de parole que j'entends, elle paraît vouloir raisonner son commandant. Mais rien n'y fait. Les ordres de Vinny se font de plus en plus précis, de plus en plus menaçants. Le Taichung court un réel danger.

Son capitaine le comprend, et cesse de s'acharner sur la radio pour tenter de joindre le Reine Magd. Me jetant un regard lourd de reproches au passage, il appuie sur le bouton permettant de diffuser un message sur les canaux internes du Taichung :

"Alerte code noir ; je répète : alerte code noir. Rejoignez les capsules d'évacuation immédiatement."

Lorsqu'il s'écarte de l'appareil de radio, ces deux phrases continuent de résonner en boucle dans les haut-parleurs. Le second demande au capitaine :

"Combien de temps ?

- Pas assez. Ces saletés de vaisseaux pirates peuvent tirer en quelques minutes, et c'est clair que tout le monde ne sera pas aux capsules d'ici là. J'espère qu'un maximum pourront se tirer."

Des gens vont mourir. Par ma faute. Un poids s'installe au creux de mon estomac. Je sais déjà qu'il ne me quittera plus jamais.

Si je n'avais pas été à côté du capitaine au moment de l'alerte, j'aurais été au nombre des victimes. J'ignore totalement où se trouvent les capsules d'évacuation à bord du Taichung. Mais il me suffit de suivre les trois hauts gradés pour les rejoindre. J'avance comme un zombie, le regard vide, ne parvenant pas à croire que mes explications aient pu provoquer une réaction aussi extrême de la part de Vinny.

Je me sens responsable de tous ces hommes que je vois déboucher des couloirs et se jeter dans les capsules. Coupable. Je ne me sens pas le droit de vivre si tous ne s'en sortent pas. C'est de ma faute si Vinny passe à l'attaque. Une seule personne devrait mourir. Moi.

Alors que le capitaine, le second et le pilote s'engouffrent dans une capsule, je reste en retrait. S'il n'y a pas assez de place pour tous les marins, je ne veux pas leur voler une chance de fuir. Peut-être puis-je revenir en arrière, et indiquer le chemin de la fuite à des hommes qui se seraient égarés dans les dédales du vaisseau ? Mes pieds se mettent à me porter loin des capsules sans que je le décide vraiment, autant pour tenter de me rendre utile qu'en réaction à l'immense culpabilité qui m'habite. Je m'engage dans un couloir, me plaquant contre la paroi à chaque fois qu'un marin me croise. Un de plus qui sera sauvé. Combien de secondes reste-t-il avant la fin ?

Soudain, une main agrippe mon bras et me retourne :

"Qu'est-ce que tu fous, petite souris ? Faut qu'on se casse, vite !"

Derrick. Le marin qui m'a accueillie sur le vaisseau se sent encore responsable de moi. Je bégaye pour essayer d'expliquer mon point de vue :

"Il y a des gens encore bloqués, je...

- Tu peux pas les aider, viens !"

Il me tire avec lui et, sans force, je me laisse faire. Je proteste à nouveau :

"C'est ma faute, tout ça... Je ne mérite pas de...

- N'importe quoi. A quoi ça te servirait, de mourir ? Ca ne sauverait personne ! Allez, entre là-dedans !"

Au cours de ce bref échange, nous sommes revenus près des capsules, et Derrick me pousse maintenant à l'intérieur de l'une d'elle. Quatre marins se trouvaient déjà à l'intérieur : avec nous deux, nous sommes au complet. Cinq capsules sont encore vides : la moitié de l'équipage est encore bloquée dans le vaisseau.

Mais Derrick ne les attend pas. Il presse un bouton, et la porte de notre habitacle se referme. La navette est expulsée dans l'espace avec un chuintement. Par le hublot, je vois le Taichung qui s'éloigne. Après dix secondes, ma vue est suffisamment dégagée pour que j'aperçoive deux torpilles noires filer vers les propulseurs de l'usine flottante.

Ensuite, en un instant, l'espace devient orange.

J'entends des sanglots. Des cris hystériques. Quand Derrick me touche le bras, je comprends que ce sont les miens. Il me force à m'allonger sur l'une des couchettes de la capsule. Un couvercle transparent glisse au-dessus de moi. Un froid bien connu m'envahit.

Ensuite, le temps se hache. Comme si j'étais en cryogénisation partielle. Que je me réveillais quelques secondes avant d'être replongée dans le sommeil.

Lors de mes premiers clignements d'œil artificiels, les cinq autres occupants de la capsule sont debout. Au bout du troisième, ils sont eux aussi allongés sur une couchette. Je n'ai que deux choses à regarder. Un hublot, ouvert sur les étoiles. Et un écran au-dessus de moi. Il indique "Planète la plus proche : 60j 23h 35m 26s". A chacun de mes réveils, quinze minutes se sont écoulées.

Ma douleur ne s'apaise pas. Je suis prisonnière avec elle à chacun de mes sommeils. Je trouve injuste de vivre encore. Pourtant, je suis toujours là. Et lentement, mes réveils stroboscopiques m'abrutissent. Je ne regarde plus l'écran, mais le hublot. Comme autrefois à bord de l'Exodus, les étoiles m'apaisent. Elles me rappellent que pas plus qu'avec John Knox, je n'ai été maître de mon destin avec Vinny. Que ce n'est pas moi qui ai choisi de tirer sur le Taichung, mais le capitaine du Reine Magd.

Lorsque le décompte sur l'écran approche de son terme, j'ai toujours mal au fond de moi, mais la culpabilité s'est changé en deuil. En quelque chose avec quoi il me sera possible de vivre. Même si je resterai marquée pour toujours par les événements des derniers mois.

La planète que je vois à travers le hublot est verte et bleue. Belle. Accueillante. Elle brille plus que n'importe quelle étoile quand la capsule entre dans son atmosphère, puis m'y éjecte dans mon cocon de cryogénisation. Au-dessus de moi, un parachute se déploie. Je me laisse porter jusqu'à la terre.

Le choc est rude lorsque le cocon frappe le sol. Je suis éjectée et je roule dans l'herbe sur quelques mètres. Ensuite, c'est le calme. Je suis vivante. Je n'entends qu'un murmure sur ma droite. Je me relève, et je me dirige vers lui. Il s'amplifie à mesure que mes pas me portent.

L'herbe laisse la place devant moi à une traînée liquide sur les rochers. De l'eau, en mouvement. Est-ce ce que les livres que je feuilletais autrefois nommaient une rivière ? Je m'accroupis et je me désaltère. Je ne m'étais pas rendue compte que ma cryogénisation m'avait laissée si assoiffée.

Je marche jusqu'à un arbre non loin et m'y adosse. Je regarde le ciel. Pour la première fois, je vois des nuages. Je me laisse absorber par leur spectacle.

Au bout de quelques temps, j'entends des voix. Quatre des marins qui étaient avec moi à bord de la capsule s'avancent vers moi. Derrick est parmi eux. Ils m'informent que notre sixième compagnon a perdu la vie lors de l'atterrissage. Son parachute ne s'est pas ouvert. Cela m'attriste, mais je prends les choses avec un détachement qui me surprend.

Ils me disent aussi qu'ils ont exploré un peu les environs, et que la planète semble vierge. Inhabitée. L'un des hommes, qui a voyagé avant de rejoindre le Taichung, nous explique qu'elle a probablement été terraformée pour être parfaitement accueillante pour l'homme. Comme l'aurait été Juda II, si l'Exodus l'avait rejointe un jour. Ici, nous manquerons de compagnie, mais pas de moyens de survie.

Nous nous construisons des huttes au bord de la rivière. Derrick y installe un piège à poissons rudimentaire. Dans les buissons, nous trouvons des baies comestibles.

Quelques jours plus tard, nous avons la bonne surprise d'être rejoints par un autre groupe sauvé du Taichung, dans lequel je retrouve les deux autres femmes de l'équipage. Ces six membres s'ajoutent à notre petite communauté.

Nous ne le disons pas ouvertement, mais nous savons que personne ne viendra nous chercher. Les survivants du Taichung sont probablement tous dans la même situation que nous, et ce n'est pas Vinny qui viendra nous chercher. Peut-être ceux qui ont commandé la terraformation de cette planète la rejoindront-ils de notre vivant.

Peut-être. Ou peut-être pas.

Mais je suis libre à présent. La suite importe .peu, puisque c'est à moi de l'écrire.

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