Plus de 1500 kilomètres me séparaient désormais de Madeline. Mais tant qu'elle était sur Terre, je pouvais encore agir.
Je n'avais jamais quitté Chicago. Je n'avais pas de voiture, et encore moins de jet privé comme la famille Knox. Je n'avais pas les visas nécessaires pour pénétrer sur le territoire de la Confédération, le pays dans lequel les Etats du Sud des Etats-Unis s'étaient réunis après avoir fait sécession de ceux du Nord. Je n'avais pas la moindre idée de l'endroit exact où logeaient Madeline et sa famille en attendant le départ de l'Exodus.
Mais j'avais une détermination sans faille, et cela suffisait pour abattre tous les obstacles.
Je partis dans la semaine qui suivit le départ des Knox. Je ne prévins pas ma famille de mon départ. Mes liens avec mes parents et ma sœur, déjà lâches, s'étaient encore distendus depuis que Madeline occupait toutes mes pensées. A cette époque troublée, les disparitions étaient fréquentes. Mon entourage m'avait toujours trouvé différent. Tous savaient que ma vie à Chicago ne me convenait pas. Mon départ soudain ne les a, je suppose, pas surpris outre mesure. Mes parents ont sûrement été beaucoup plus affectés par la disparition du contenu du tiroir-caisse de leur magasin, que j'ai emporté afin de subvenir à mes besoins pendant mon voyage.
J'ai rejoint la Floride en dix jours, alternant marche, auto-stop et fraude dans les trains. J'ai dormi plusieurs nuits à la belle étoile, dont une sous la pluie. Je me suis parfois enfoui dans le sable des bas-côtés pour échapper à la vigilance de douaniers de la Confédération. Mais je suis arrivé au terme de mon voyage. J'étais sale, puant, harassé, mais j'avais traversé l'Amérique.
Une fois en Floride, je me suis instinctivement dirigé vers Cap Canaveral, où se trouvaient la plupart des installations de l'ancienne NASA. Heureusement, John Knox était connu en ces lieux : il ne me fallut que quelques jours de recherche pour retrouver sa trace. La construction d'un vaisseau-colonie comme l'Exodus ne pouvait pas passer totalement inaperçue. De fil en aiguille, j'appris que le père de Madeline possédait un manoir à Titusville, quelques kilomètres au nord de la base de lancement. Il ne faisait aucun doute pour moi que c'était là que ma belle chanteuse était retenue prisonnière en attendant son départ dans l'espace. J'en eus la confirmation en observant la bâtisse une nuit : le beau visage de Madeline apparut à l'une des fenêtres. Plus rien ne m'empêchait de passer à l'action : je voulais d'ailleurs agir vite pour éviter que John Knox ne change à nouveau l'endroit où il retenait sa fille.
Le lendemain, je me suis rendu à une piscine municipale pour me doucher, et j'ai utilisé tout ce qui me restait de l'argent que j'avais pris dans le magasin de mes parents pour m'acheter de nouveaux vêtements. Je ne voulais pas paraître crasseux devant celle que j'aimais. Puis j'ai attendu la nuit.
Mon plan était très simple. A la faveur de l'obscurité, j'ai escaladé la façade du manoir : à ce moment, je bénis John Knox pour son amour du lierre et des corniches de pierre, qui me facilitèrent grandement l'ascension. Mon objectif était la fenêtre à laquelle j'avais vu Madeline la veille : je supposais qu'il devait s'agir de sa chambre.
J'avais vu juste : lorsque je suis arrivé à la vitre que je visais, j'ai pu voir un lit dans lequel reposait ma belle chanteuse, endormie. La fenêtre était fermée ; heureusement, le verre était ancien, et je n'ai eu aucun mal à le briser d'un coup de poing afin de pouvoir me frayer un chemin à l'intérieur. Cependant, cela déclencha une alarme. Madeline et moi avions quelques instants pour fuir avant d'être arrêtés, mais il fallait agir vite.
La jeune fille s'était réveillée sitôt que la sonnerie stridente s'était mise à hurler. En me voyant, elle se redressa d'un coup dans son lit, et mit sa main sur sa bouche. Je me suis précipité jusqu'à elle et, la prenant dans mes bras, je me suis exclamé :
"Madeline ! Je suis venu te sauver, comme je te l'avais promis ! Suis-moi, nous n'avons pas beaucoup de temps !"
Je lui pris le bras pour la tirer de son lit, mais la jeune fille resta étrangement inerte. J'ai supposé qu'elle ne réalisait pas ce qui était en train de se produire, étant donné qu'elle venait tout juste d'être tirée de son sommeil. Je l'ai à nouveau pressée :
"Nous devons nous dépêcher, avec cette alarme, la sécurité ne va pas tarder à débarquer ici..."
Cette fois, Madeline ouvrit la bouche, mais ce fut pour me rétorquer :
"Vinny... Je ne peux pas te suivre...
- Si, Madeline, tu peux choisir ton destin. Cinq minutes de courage, et ton père ne pourra plus jamais te forcer à faire quoi que ce soit !
- Je ne peux pas... Il faut que je lui obéisse, c'est dans l'ordre des choses. C'est mon devoir."
Elle marqua une pause, essuya une larme qui perlait au coin de son œil, puis ajouta :
"Merci de m'avoir permis de rêver au cours de ces dernières semaines, Vinny. Mais je dois retourner à la réalité à présent."
J'entendais des pas dans le couloir, se rapprochant de la pièce où nous étions. Il ne nous restait que dix secondes, tout au plus. Si je ne partais pas à ce moment, je n'aurais plus moyen de le faire. Pourtant, j'ai fait une ultime tentative pour convaincre Madeline :
"Tu n'est pas obligée, Madeline. Tu peux me suivre ! Tu le peux encore ! Tu peux choisir la vie que tu souhaites mener !"
La jeune fille se redressa. J'avais presque réussi à venir à bout de ses hésitations. Dans un dernier effort pour les balayer définitivement, j'ai crié :
"Je t'aime, Madeline. Viens avec moi, et nous pourrons vivre ensemble pour toujours !"
Au même moment, la porte de la chambre s'ouvrit avec fracas. Ma chanteuse retomba sur son lit, presque évanouie. J'avais échoué.
John Knox entra, accompagné de six gardes du corps. Deux d'entre eux se jetèrent immédiatement sur moi et m'immobilisèrent. Le père de Madeline me lança un regard méprisant et, me reconnaissant, déclara :
"Encore vous ! N'avez-vous pas compris la dernière fois que vous deviez rester loin de ma fille ?"
Il fit un signe à ses agents de sécurité, et leur ordonna :
"Emmenez Madeline ailleurs, je vous prie."
Voir celle que j'aimais tirée brutalement du lit par deux gardes du corps me révulsa. Son regard croisa le mien. Elle pleurait franchement, désormais. Alors qu'elle était traînée devant moi pour être sortie de la pièce, elle soupira :
"Je suis désolée, Vinny."
Une fois dans le couloir, elle reprit, plus fort :
"Je suis désolée ! Je suis désolée !"
Elle le répéta une dizaine de fois, sa voix s'éraillant de plus en plus, jusqu'à ce qu'un garde lui mette une main sur la bouche pour la faire taire.
Ce fut la dernière fois que je vis Madeline.
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Proxima
Science Fiction"Là où je vis, les gens portent des prénoms de saints ou d'étoiles. Mes parents ont choisi la deuxième option. Je m'appelle Proxima. Proxima Knox." L'Exodus traverse l'espace depuis 400 ans pour amener des colons sur une nouvelle planète. Parmi eux...
