31 - Petite souris

2.9K 465 16
                                        

Pour savoir quels vaisseaux sont sur le point de quitter Bolden-C, le plus simple aurait été que je me rende à la capitainerie. Sur le Reine Magd, j'ai entendu une conversation entre deux pirates projetant de changer d'équipage : c'était là-bas qu'ils voulaient obtenir des informations sur les places disponibles à bord des bâtiments à l'amarrage.

Mais je ne peux pas faire comme eux : je sais qu'à la capitainerie se trouve actuellement Vinny. S'il me voyait consulter les annonces de recrutement, il se douterait que je cherche à quitter le Reine Magd, et je ne peux prédire sa réaction s'il s'apercevait que je suis en train de le fuir.

Il ne me reste plus qu'à faire le tour des vaisseaux afin de me renseigner sur eux un par un, en essayant de rester aussi discrète que possible afin de n'être pas remarquée par un homme du Reine Magd, qui pourrait avoir la brillante idée de tout raconter à Vinny.

Mes recherches ne sont pas couronnées de succès. Beaucoup de vaisseaux n'ont prévu de partir que d'ici plusieurs jours, voire plusieurs semaines : c'est trop d'attente pour moi. Je ne sais pas quand le Reine Magd va quitter Bolden-C, mais pour maximiser mes chances de réussite, il faut que je m'éloigne de la base spatiale au plus tôt, car j'ignore si j'aurai de nouveau un moment de liberté comme celui dont je profite en ce moment.

Il y a bien quelques vaisseaux dont le décollage est imminent, mais ils ne cherchent plus de membres d'équipage, et je me fais refouler, car je gêne leurs manœuvres. Je les soupçonne parfois de mentir : je vois bien qu'ils me jaugent et que ma constitution frêle et mon jeune âge ne jouent pas en ma faveur.

Mais je ne désespère pas, et je visite chaque quai, l'un après l'autre.

Lorsque j'arrive à celui qui porte le n°37, une très forte odeur de brûlé me prend à la gorge. Elle provient du vaisseau qui est amarré là : un monstre massif de métal noirci, dans les entrailles rougeoyantes duquel une cargaison de containers est en train d'être chargée. Ici, les matelots, couverts de suie, ont l'air beaucoup moins oisifs que sur d'autres quais que j'ai déjà visités. Lorsque je demande à l'un d'entre eux quand le départ du vaisseau est prévu, il me répond laconiquement :

"Dans trois heures."

Puis, à ma demande, il m'indique d'un signe de tête son capitaine. Je ne l'aurais pas distingué du reste de ses hommes s'il ne m'avait pas été désigné : il est aussi sale qu'eux, et s'active pour faire accélérer le chargement de son vaisseau en lâchant de temps à autre une bordée de jurons fleuris.

Je prends mon courage à deux mains, m'approche de lui, et lui demande :

"Excusez-moi... Embauchez-vous encore des matelots pour votre prochain voyage ?"

Il me jette un regard suspicieux et me répond :

"C'est d'toi qu'tu parles ? Tu t'es regardée, petite souris ? Toute blanche, toute propre... Rentre chez toi, t'es pas faite pour un vaisseau-centrale. Va plutôt te trouver une place d'hôtesse sur un ferry grande classe !"

Au moins, ce capitaine-là m'exprime tout haut les réticences que ses confrères avaient gardées pour eux. Et je compte bien les combattre. Les poings sur les hanches, je lui rétorque :

"Oui, je suis sûre. Je n'ai pas peur de me salir, ni de travailler dur. Je ne vous décevrai pas.

- C'est ça, cause toujours. T'arrives au dernier moment comme ça, on voit bien que t'es pas matelot pour un sou, je parie que t'es une esclave en fuite. Allez, casse-toi, je veux pas de problèmes avec ton maître.

- Mais non, je vous jure ! Je viens du Reine Magd, le vaisseau de Vinny Vandenberg, je suis libre de le quitter pour m'engager ailleurs !"

Désespérée à l'idée d'être une nouvelle fois rejetée, j'ai haussé le ton. Cela attire l'attention d'un membre d'équipage non loin du capitaine et moi, qui se permet d'intervenir :

"Je connais le Reine Magd, cap'taine. Il vient de s'amarrer sur Bolden-C, effectivement. Et y a que des hommes libres dessus, Vandenberg y tient. Y nous posera pas de problèmes si on embarque cette fille.

- Ça n'empêche qu'avec les bras qu'elle a, c'est pas la peine d'espérer qu'elle bosse correctement.

- Ouais, mais depuis que Jessie nous a lâchés, on a plus personne pour ramoner les tuyaux quand le charbon se bloque dedans, et cette fille-là, maigre comme elle est, elle ferait bien l'affaire."

Le capitaine me regarde avec un œil neuf. J'en profite pour renchérir :

"Sur le Reine Magd, je travaillais à l'atelier. Je sais aussi réparer des choses si besoin."

C'est mensonger de ma part d'avancer cela : je serais bien incapable de refaire ne serait-ce que le quart des manipulations que j'ai vu Andy effectuer. Mais tous les arguments sont bons pour me faire embaucher. Finalement, le capitaine éclate d'un rire gras et demande à son membre d'équipage :

"T'es sûr que c'est pas parce qu'elle est mignonne que t'insiste autant, Derrick ? C'est pour la mater en douce entre deux quarts, c'est ça ?

- J'dis pas que ça joue pas... Mais je veux bien être jeté dans la fosse de combustion si c'est pas ton cas aussi, cap'taine !"

Je me crispe, hésitant à rebrousser chemin. Je ne quitte pas Vinny pour devenir l'objet des fantasmes de tout l'équipage d'un autre vaisseau. Cependant, je passe au-dessus des boutades de mauvais goût que je viens d'entendre quand le capitaine prend un ton très professionnel pour m'annoncer :

"Okay, petite, t'es embauchée à l'essai pour le prochain voyage. La paye, c'est 2000 crédits, versés une fois arrivés à destination. Plus prime en cas de bénéfices exceptionnels. C'est bon pour toi ? Parce que c'est comme ça, pas de râleries, pas de négociation possible."

Je hoche la tête. Je ne sais pas à quoi correspondent 2000 crédits, de toute façon. Et tout ce que je veux, c'est quitter Bolden-C au plus vite. Le capitaine me tend la main, et lorsque je la serre, me dit :

"Bienvenue à bord du Taichung, petite. C'est quoi ton nom, au fait ?

- Proxima.

- Original. Moi, c'est Jason, mais tout le monde m'appelle cap'taine, alors t'as pas besoin de retenir mon prénom. Bref, on part dans trois heures, alors file à bord, petite souris. Derrick viendra t'expliquer comment se passe la vie sur notre Taichung une fois qu'on aura fini de charger le charbon, mais pour l'instant, on est un peu en rush, alors trouve-toi un coin tranquille et n'en bouge pas !"

ProximaOù les histoires vivent. Découvrez maintenant