Chapitre 15

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Hugo

Voilà déjà trois jours que je suis sans nouvelles de sa part. Je sais que je lui ai dit que je n'insisterais pas, toutefois je n'imaginais pas à quel point cela serait difficile. Cependant, comme j'étais persuadé qu'elle réapparaîtrait dès le lendemain. Je me suis livré à elle, jamais encore je ne m'étais exposé de cette façon. Cela devrait suffire non ? Elle aurait dû être touchée par mes révélations et me pardonner pour ce qui était arrivé.
Je me rends à la boutique sans prendre la peine de la prévenir. Lorsque j'arrive, c'est son amie qui est sur place. Elle me regarde sévèrement. Je ne me démonte pas pour autant, et m'approche d'elle pour lui demander où se trouve Mina.
– Il me semble, qu'elle t'a réclamé de la laisser tranquille, me rembarre-t-elle
Mon attitude change instantanément, moi qui souhaitais paraître sympathique aux yeux de cette greluche, je laisse tomber les efforts.
– Il me semble que les histoires de deux ne sont pas celles de trois. Est-ce qu'elle est là ?
Son air supérieur se délite illico. Le regard noir, la voix glaciale, elle me jette :
– Elle n'est pas ici !
– Je dois la voir, c'est important, insisté-je.
– Je pense savoir qu'elle t'a dit que lorsqu'elle serait disposée à discuter avec toi, elle reviendrait te voir.
Je n'aime pas le ton qu'elle emploie, pas plus que le mépris avec lequel elle me regarde. De plus, je suis sûr que cette connasse lui bourre le crâne de conneries.
– Sauf si les gens de son entourage la remontent contre moi, précisé-je.
– Tu es complètement à la masse toi. Je ne comprends pas ce qu'elle te trouve.
Je me penche sur le comptoir et lui lance un regard assassin. Évidemment, elle ne me dira pas que j'ai raison. Pourtant, je sais que je ne me trompe pas.
– Mon seul problème en ce moment, c'est que tu te mêles de ce qui ne te regarde pas !
– Je ne me mêle pas de vos affaires. J'essaie de soutenir mon amie au mieux. Depuis que tu fais partie de sa vie, elle n'est plus la même. Alors, dis-toi que si j'avais le pouvoir de contrôler ses décisions, tu ne serais plus une option.
J'ai envie de l'encastrer dans le mur, je déteste son attitude dédaigneuse. Elle se comporte avec moi comme si j'étais un mal propre et je n'ai pas pour habitude de me laisser traiter comme ça.
– Un conseil descend de ton piédestal ! Je suis certain que tu es le genre de femme sur qui seul le train n'est pas passé. Alors ne joue pas à la madame modèle avec moi, j'en ai vu d'autres dans ton genre.
Elle blêmit. Je souris fièrement de la voir offensée par la vérité que je viens de lui cracher au visage.
Sans ajouter quoi que ce soit, je quitte le magasin.
En début d'après-midi je reprends mon travail. J'aime la liberté de n'avoir aucun patron, je peux gérer mes horaires à ma guise. Je ne suis de toute façon pas le genre d'homme à qui on donne des ordres.

***

Ce soir, je retrouve mon frère au Mandarin oriental bar. Théo est mon opposé, son visage est plus doux. Contrairement à moi il a les yeux marron, des cheveux châtains et une silhouette un peu plus fine.
Nous discutons musique, art, mondanités. L'ambiance est conviviale, je passe un bon moment.
– Hugo, je voudrais te parler de maman.
Aussitôt mon sourire disparaît, un mal-être instantané m'envahit. Je me redresse, le fixant froidement.
– Je ne veux rien savoir Theo. Je croyais que cette soirée était destinée à un moment agréable.
– C'est le cas, sauf que, c'est difficile pour moi d'avoir le cul entre deux chaises.
– Il faudra t'y faire.
– Elle me répète chaque jour qu'elle aimerait te voir, discuter avec toi. Je ne connais pas l'étendue de vos conflits, mais elle m'a confié à de nombreuses reprises qu'elle regrettait tout ça.
– Elle regrette ? repris-je sur un ton ironique.
Je remplis le verre de vin et le vide d'une traite. Mes mains sont tout à coup moites, ma nuque devient douloureuse. Je me sens inconfortable. J'ai envie de balancer tout ce qui est à ma portée pour calmer la crise de rage qui menace de me tomber dessus.
– Elle a énormément de choses à te dire. Elle voudrait que tu lui laisses une chance de s'expliquer.
– Qu'elle crève avec ses regrets, je n'en ai rien à carrer.
Des flashs me parviennent, je me revois fuir le monstre qu'elle laissait faire. Je nous revois Théo et moi à l'étage, moi lui parlant des étoiles pour que son attention se porte ailleurs. J'imagine à nouveau le petit garçon que j'étais à cette époque en pleurs, recroquevillé dans les escaliers. Ma gorge se noue, mon coeur palpite, je retiens les émotions qui risquent de jaillir de toutes mes forces.
– Je veux qu'elle reste en dehors de ma vie.
– Réfléchi quand même, personne n'est éternel.
Je suis à deux doigts de prendre mes jambes à mon cou mais je n'ai aucune envie de gâcher mon temps à parler de cette vieille morue. Par chance mon téléphone sonne. Je remercie mentalement l'univers pour me donner un coup de pouce ; prétexter une urgence et fuir cette soirée, c'est ce qui pouvait m'arriver de mieux. C'est alors que je vois le correspondant, un sourire se dessine sur mes traits. J'attends cet appel depuis ce qui me semble être une éternité. Enfin, elle revient vers moi !
– Allô ?
– Hugoooo, beugle-t-elle. Je l'ai fait, je suis une coyote girl !
– Tu as fait quoi ? m'etranglé-je
– Tu ne m'écoutes pas ! Jamais tu ne m'écoutes ! râle Mina.
Sa voix est pâteuse, elle articule avec difficulté, et rit comme une dinde.
Eh merde, elle est bourrée.
– Torne, est-ce que tu as bu ?
– Juste quelques verres
– Pourquoi ?
– Parce que j'ai soif ! Pourquoi tu me poses des questions bizarres ?
Inutile de discuter, elle ne semble pas en état de pouvoir tenir une conversation cohérente.
– Où es-tu ?
– Au... euh... au magicien d'Oz ! pouffe-t-elle.
– Je te défends de quitter cet endroit, c'est compris ? J'arrive !
Elle me raccroche au nez. Lorsque je reporte mon attention sur mon frère, il m'examine stupéfait.
– C'est cette fille, pas vrai ? Celle qui était chez toi l'autre soir, relève-t-il.
– Oui c'est elle, affirmé-je.
– Bon sang, toi, tu as une copine ?
– Pourquoi pas ?
– Hugo, tu enchaînes les conquêtes, aucune de tes relations n'a été exclusive. Lorsque tu passes quelques semaines avec la même nana, tu dis d'elle que c'est ton vide couilles provisoire. Alors, tu m'excuses, mais je suis plus qu'étonné de te voir dans cet état.
– Dans quel état ?
– À t'inquiéter pour un autre être humain, et principalement une femme.
Il se marre. L'enfoiré se fout de moi ! j'ignore son hilarité, je suis trop blasé par cette soirée et je n'ai qu'une envie foutre le camp.
– Tu connais le magicien d'Oz ? demandé-je.
– Le film ?
– Non, c'est un bar, elle m'a dit qu'elle avait fait la coyote girl.
– Alors c'est le café d'Oz. C'est à quelques minutes d'ici.
– Merci, je file !
Grâce à mon téléphone, je trouve rapidement l'adresse. C'est à quelques rues. Comme le bar est en retrait, je prends le risque d'y aller en voiture. Je n'ose pas imaginer l'état dans lequel elle se trouve et je me passerai volontiers de la trimbaler sur mon dos.
Je parcours le café en la cherchant du regard, l'endroit est bondé. Je pousse la foule, tentant de me frayer un chemin. J'ai horreur de ces endroits fréquentés par des bimbos et des mecs qui n'ont qu'une idée en tête. Je regarde autour de moi, les femmes sont plus provocantes les unes que les autres, et se font peloter à tout va. Ça m'exaspère de ne pas la repérer. À la pensée qu'elle est peut-être elle aussi en train de se faire embrasser ou pire caresser par un autre, je serre les poings à cette idée. Ma mâchoire se crispe et je la cherche avec plus d'insistance. Au moment où je l'aperçois, la rage me submerge. Elle est debout sur le comptoir en train de se trémousser avec d'autres nanas. Un tuyau d'arrosage dans les mains pour asperger la foule. Les commentaires de certains gars me donnent envie d'en fracasser quelques-uns. Je fonce vers elle à toute vitesse, l'attrape par les jambes et la force à descendre. Elle se retourne maladroitement, j'esquive une gifle. À l'instant où elle réalise que ce n'est autre que moi, elle me saute au cou. Je suis soulagé de constater qu'elle était prête à m'en mettre une.
– Hugo ! Tu es là...
– On rentre ! tonné-je.
– Oh non, je veux danser. Attends, je reviens.
Bien sûr, je vais te laisser faire la pouffe sans rien dire. Compte là-dessus.
– Je t'ai dit qu'on s'en allait ! insisté-je, en grinçant des dents.
– Non, je veux faire la coyote !
– Tu ne t'es pas suffisamment exhibée ? Hors de question que tu remontes sur ce putain de comptoir, grogné-je en désignant du doigt l'endroit où elle se trouvait il y a encore quelques secondes.
Elle fait une moue, marmonnant que je suis agaçant, que je ronchonne sans arrêt, que je lui gâche sa soirée. Je ne pouvais pas rêver mieux comme retrouvailles.
– Mais tu ne m'as même pas vu ! pleurniche-t-elle.
Si je comprends bien, elle attend de moi que sois fier d'elle.
Respire Hugo, respire...
Prenant en compte son état d'esprit, son taux d'alcoolémie et son entêtement, je décide de changer de technique. Peut-être que la prendre par les sentiments donnera un résultat plus concluant.
– Mina, ma chérie, je t'ai vue de loin, mais là ce soir j'avais espoir que tu m'appelles pour qu'on se retrouve tous les deux. Tu m'as manqué et je n'ai qu'une envie là tout de suite c'est de partir d'ici, pour qu'on soit juste toi et moi.
Bingo ! Elle sourit de toutes ses dents et m'embrasse.
– Je rentre avec toiii, fanfaronne-t-elle.
– Voilà, c'est ça. On y va, marmonné-je en la poussant vers la sortie.
– Il faut que je prévienne Daphnée ! J'arrive.
– Tu lui enverras un SMS !
– C'est méchant ! gronde-t-elle en se retournant vers moi.
– OK, mais je t'accompagne !
Je la prends par la main et la laisse me guider jusqu'à la table de l'autre bécasse. Elle se détache un moment, échange quelques mots que je ne discerne pas. La garce me lance un regard dédaigneux. Je la scrute avec insistance, comme pour lui dire « je gagne toujours, pétasse ». Mina me rejoint rapidement. Elle insiste pour qu'on aille chez elle, ce que j'accepte bien évidemment. Honnêtement je m'en tape que ce soit dans son appartement ou chez moi. Tout ce que je veux c'est la sortir de cet endroit malfamé.
Pendant le trajet, elle s'endort, je la regarde du coin de l'œil à plusieurs reprises, elle est si belle... même dans un état pitoyable.
Je souris à cette idée, soulagé que les choses reprennent enfin, qu'elle soit auprès de moi. Après m'être garé, j'ouvre le côté passager pour l'aider à sortir.
Je prends les clés dans son sac et l'appelle à plusieurs reprises, mais elle est loin déjà. Je n'ai d'autre choix que de la porter au quatrième étage.

***

– Hugo ?

Sa voix me sort de mon sommeil, je me retourne pour lui faire face.
La lumière de la ville éclaire faiblement les contours de son visage. Je me rapproche et pose mon front contre le sien.
– Oui, chuchoté-je.
– Tu es là... souffle-t-elle d'une voix brisée.
– Oui...
Mes doigts parcourent son visage, essuyant au passage les larmes qu'elle laisse choir.
– Tu m'as manqué, murmuré-je.
– Toi aussi. Je n'ai pas cessé de penser à toi, mais je t'avoue que je ne savais pas comment revenir vers toi.
– Le principal, c'est que tu l'aies fait.
– Je n'ai pas pu me retenir, susurre-t-elle.
– Viens là
Je la prends dans mes bras, lorsqu'elle se blottit contre moi nous nous faisons face. Nos lèvres se caressent subtilement, sans oser briser la pudeur de cet instant. Être auprès d'elle me fait réaliser à quel point elle compte pour moi. Habituellement, je me serai déjà jeté sur elle, et même si mon corps s'embrase, même si ma peau réclame le contact de la sienne, je me retiens par peur qu'elle imagine que je sois là dans cet intérêt.
Elle a débarqué dans ma vie depuis peu et pourtant j' ai le sentiment de l'attendre depuis toujours. Mes doigts parcourent ses cheveux, mon coeur s'apaise, un sentiment de béatitude m'envahit. Je n'ai jamais rien connu de tel. Pour la première fois, j'ai moi aussi un endroit auprès des étoiles.

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