Chapitre 23

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Mina

À la boutique, le monde va bon train. L'été approche à grands pas et la nouvelle collection avec ses couleurs pastel de t-shirts imprimés, ses shorts en jeans délavés, ne laisse pas indifférente. Les clientes se ruent sur les nouveaux modèles.
Au moindre moment de répit, Daphnée et moi discutons. Elle m'apprend qu'entre elle et Liam l'ambiance n'est pas au beau fixe. Il semble avoir un caractère bien trempé et la jalousie n'est pas ce qu'il maîtrise le mieux.
– Il veut que je le retrouve ce soir chez lui, me confie-t-elle.
– Qu'est-ce que ça annonce d'après toi ?
– Je ne sais pas, ça fait plusieurs jours qu'on se dispute sans arrêt. Il m'a simplement dit qu'on discuterait « histoire de... »
– de régler vos soucis, ajouté-je.
– Sans doute, soupire-t-elle. Cette tête de mule n'avouera jamais ses torts.
– Tu verras, il faut parfois que les choses soient sur le point de partir en fumée pour réagir.
– Oui, mais franchement, j'en doute, conclut-elle en se dirigeant vers les rayons.
Nous rangeons le foutoir laissé par la clientèle, ma collègue en profite pour changer de sujet.
– Est-ce que tu vois toujours Théo ? demande-t-elle.
– Bien sûr, pourquoi ?
– J'ai un peu peur, je n'ai pas l'impression qu'il soit la solution !
– Qu'est-ce que tu insinues ? quémandé-je, étonnée par sa réflexion.
– Il n'est pas lui. Prendre son frère comme lot de consolation, c'est plutôt ingrat, argumente Daphnée.
Je suis abasourdie. Comment peut-elle avoir une telle image de moi ? Oui, je l'ai cherché dans ses gestes et ses sourires au début. Mais Théo et moi nous sommes liés par l'amitié et je tiens à lui à part entière. Je ne me sers pas de lui comme d'un kleenex.
– Tu veux que je te dise ? Je n'ai aucun compte à te rendre. Tu parles comme si tu étais un exemple à suivre, pourtant tu es loin d'être la femme idéale pour te permettre de me juger, taclé-je verte de rage.
Elle ne répond pas, mais me regarde les bras ballants puis et s'éloigne dans la réserve. Je fais mine de rien et continue ma tâche. La journée se termine dans une atmosphère pesante où nous n'échangeons plus un mot.
Sur le chemin du retour, la radio chantonne le refrain d'une des chansons favorites d'Hugo. L'écouter me plonge dans une tristesse qui m'arrache le coeur. Je conduis sans réfléchir et m'arrête devant chez lui. Mes yeux se noient sous une cascade de chagrin, j'avance lentement et constate avec étonnement que la lumière brille dans la maison. Je sonne instantanément, qu'est-ce que cela signifie ? S'il m'ouvre, je ne saurais même pas quoi lui dire. Mais c'est plus fort que moi, il faut que je sache s'il est revenu. Lorsque la porte s'ouvre, la déception est de taille. Son frère me regarde comme si je venais d'une autre planète.
– Mina... qu'est-ce que tu fais ici ?
– Je passais dans le coin... et je... j'ai vu de la lumière. J'ai cru que...
– Je vois... mais voilà, ce n'est que moi, bredouille-t-il nerveusement.
– Je vais y aller. J'aurais dû savoir que c'était toi, ce n'est pas comme si tu ne me l'avais jamais dit, relaté-je.
– Tu veux entrer ?
Est-ce vraiment une bonne idée ? Serais-je capable de tenir le coup en me retrouvant à nouveau dans cette maison, faisant face à nos souvenirs et à tout ce que je refoule ? C'est une mauvaise idée, je le sais, pourtant même si mon coeur me donne toutes les raisons de fuir, un besoin viscéral d'affronter ce retour en arrière, me pousse à accepter.
– D'accord...
En entrant à l'intérieur, mon cœur rate un battement. J'ai tellement de souvenirs ici... Théo me parle, mais je ne tiens plus compte de ce qu'il dit. Je pénètre dans le bureau, là où tout a commencé.
Fichue guitare !
Je m'approche de l'instrument qu'il avait lors de mon premier cours, avec le sentiment tordu que cette satanée gratte me nargue. Je regarde autour de moi, j'ai la sensation que son parfum embaume encore la pièce.
« Une guitare, ça se caresse" murmure sa voix qui reprend soudainement vie dans ma mémoire. Je me mets à caresser l'objet du bout des doigts, me rappelant nos échanges, ressentant ce trouble qu'il a provoqué en moi dès l'instant où je l'ai rencontré. Je quitte le bureau pour rejoindre l'étage. Son lit est encore défait, j'attrape son oreiller et hume l'effluve qui reste. Je serre le coussin plus fort dans mes bras et me remémore les moments de tendresse que nous avons partagés. Il m'est difficile de contenir mon chagrin.
– Mina... est-ce que tu vas bien ?
Théo arrive à point nommé, même s'il est évident que les larmes sur mes joues ne trompent personne, son irruption m'incite à rester forte.
– Il me manque.
– Je sais.
Il s'assied à mes côtés et je me laisse aller dans ses bras réconfortants.
– Et si on allait regarder un film ? propose-t-il.
– Avec plaisir.
– Je n'ai pas envie que tu restes seule après cela, chuchote Théo d'une voix apaisante.
– Je n'ai pas la moindre envie de passer cette soirée en solitaire.

Transparent Lies  (nouvelle version)Où les histoires vivent. Découvrez maintenant