CHAPITRE CENT VINGT-CINQ .3

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Erwan restait à l'extérieur de la tente, écoutant. Quelqu'un semblait marmonner. Tranit se concentra un peu et surpris des exclamations de mécontentement et des bruits soulignant des gestes secs, ceux d'une personne de mauvaise humeur. 

Apparemment, l'aîné de la fratrie était un perpétuel insatisfait. Tranit ne se souvenait même plus de ses traits, sauf cette voix geignarde et ce regard jaloux surligné de sourcils toujours froncés. La tête même de l'emmerdeur, avait-elle songé ce soir-là à Maubourguet.

Un sifflement particulier se fit entendre, celui que les dragons utilisaient pour signaler que tout était 10-4, et Erwan bondit à l'intérieur de la tente avant même que Tranit ne pense à bouger.

Elle entendit un hoquet de surprise puis une formidable gifle suivie de coups sourds, de nombreux coups. Elle ne sut pas combien de temps elle resta saisie d'hésitation mais se précipita à son tour à l'intérieur pour découvrir que tout était presque déjà joué.

Elle ne connaissait pas cette technique de corps à corps qu'Erwan utilisait et qu'Adacie avait utilisée lorsqu'elle l'avait sauvé des mains du truand qui voulait l'étrangler, le soir même de son engagement. Mais c'était redoutablement efficace.

Bien plus grand que lui d'une tête au moins, Estialescq était un chevalier d'une bonne toise, il était pourtant à genoux, le visage en sang et incapable de résister aux coups d'Erwan. Celui-ci ne cherchait pas à tuer, Tranit le devina aisément, mais en profitait pour faire passer sa rage.

Il se défoulait et voulait faire mal. C'était l'évidence et il y parvenait fort bien, son adversaire n'arrivait même pas à repousser ses coups de pied, affichant un air de totale stupeur.

Erwan s'acharna sur lui bien trop longtemps au goût de la jeune femme, qui ne comprenait pas ce déchaînement de violence. Elle comprenait la frustration, l'urgence de leur situation mais cela ne justifiait pas cette violence gratuite.

Si elle ne savait quoi dire ni que faire, son regard était pourtant éloquent. Erwan le comprit et cela sembla lui remettre les pieds sur terre. Il poussa un très long soupir, esquissa un nouveau coup qu'il ne poursuivit pas.

— Je pourrai passer la nuit à te torturer ainsi, crétin ! cracha-t-il au visage du chevalier qui n'arrivait même pas à pousser le moindre gémissement.

Erwan tournait autour de lui, le regard dédaigneux, mais Tranit le devinait se calmant peu à peu. Le chevalier l'observait, elle, ahuri et honteux d'être vu dans une telle situation.

— Je n'arrive toujours pas à croire que tu aies pu être si stupide et entraîner autant de monde avec toi ! Vous êtes visibles depuis les postes d'observation aziliens ! Vous risquez de tout faire échouer par vos conneries !

Il avait de nouveau envie de frapper et de faire souffrir mais se retint après avoir croisé une nouvelle fois le regard de la jeune femme, qui tentait d'afficher une belle assurance mais n'en menait pas large.

— Je rêve de te faire passer en jugement pour trahison devant l'armée entière ! Je rêve de voir les druides offrir ton âme maudite aux plus ignobles démons !

Le regard exorbité du chevalier témoignait de sa terreur parce que le ton d'Erwan était implacable. Il le voulait vraiment.

Tranit inspira profondément et ferma brièvement les yeux. Cela devait être suffisant, Erwan avait probablement réussi à faire passer son message. Une infime inclinaison de sa tête le confirma. Il répéta ses instructions deux fois, ordonnant au chevalier de rejoindre l'avant-garde avant le lendemain midi.

Il n'attendit pas de réponse et d'un coup du tranchant de la main lui fit perdre connaissance. Le chevalier s'effondra aux pieds de Tranit, qui retint un petit cri mais lança un regard chargé de reproches à Erwan.

— Je ne l'ai pas tué, dit-il avec une mauvaise foi évidente.

— Tu en avais très envie ! Trop même !

Erwan cherchait quoi répondre quand Tranit fouilla dans sa musette et en sortit sa petite gourde de liqueur.

— Rince-toi la bouche avec ça, ordonna-telle au jeune prophète, qui la regarda légèrement abasourdi.

Tranit poussa de nouveau un profond soupir, sans qu'on sache s'il s'agissait de soulagement ou de dégoût, mais devant son regard sévère, Erwan eut, l'espace d'un instant, un frémissement de culpabilité.

— Je ne peux pas te juger, poursuivit Tranit, même si je n'apprécie pas trop ce que j'ai vu. Mais il y a une chose que mon père m'a toujours dit : rince-toi la bouche lorsque tu as juré et fait preuve de colère !

C'était tellement inattendu qu'Erwan pouffa et que ses yeux se plissèrent. Pourtant, il avala une gorgée de liqueur, se gargarisa longtemps et bruyamment avant de délibérément recracher sur le chevalier évanoui en fixant Tranit droit dans les yeux.

Ellen'osa pas le reprendre et haussa les épaules. Il s'était lavé la bouche: c'était le plus important pour elle.

Elle reprit sa gourde puis attrapa la main d'Erwan pour le conduire à l'extérieur.

Il était brûlant et tendu comme ce n'était pas possible. Mais après quelques pas, il cessa de se faire traîner et marcha aux côtés de la jeune femme dans le campement déserté.

Il tentait lui aussi de reprendre son souffle et de se calmer. Il remit son casque, Tranit lui rendit ses affaires et alluma une cigarette qu'elle partagea avec lui.

Ils visitèrent le campement en silence, retrouvant les dragons auprès des corps inconscients des écuyers. Plus loin, on entendait des exclamations, de l'agitation. D'ici peu des gens allaient venir prévenir de ce qui se passait ou bien demander des instructions.

Erwan échangea un long regard silencieux avec Tranit avant d'opiner.

— Heureusement que tu étais là ! Oui, c'est le moment de rentrer. Nous avons bien mieux à faire.

Il fit un signe à ses dragons qui les précédèrent pour retourner à l'hélico. Erwan pressa doucement la main de Tranit et lui adressa même un petit sourire d'excuse ou de remerciement.

La jeune femme n'en demandait pas plus. Elle ne se voyait pas ramener auprès de ses troupes un prophète encore sous le coup de la colère et capable du pire.

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Vixii

Les Larmes de Tranit - 6Où les histoires vivent. Découvrez maintenant