Je descends du vanne, jetant un coup d'œil aux autres qui descendent à leur tour, l'air tout aussi fatigué que moi. On traverse le jardin, puis on entre dans la maison, direction la cuisine. JJ attrape un pain posé sur la table, l'air curieux.
— Ce pain, il est moisi depuis au moins trois jours.
— J'ai enlevé les parties les plus pourries. La moisissure c'est bon. C'est un organisme naturel.
Je pose une main devant ma bouche, étouffant un haut-le-cœur. Sérieusement, j'ai presque envie de vomir.
— Ouais t'a pas l'habitude toi.
— Si vous voulez, je peux aller chercher à manger chez moi, mais ne touchez pas à cette horreur, je suis sérieuse, dis-je en reculant un peu, dégoûtée.
Personne ne me répond, plongé dans leurs discussions. J'avance vers John B, qui déplie une feuille chiffonnée, les sourcils froncés.
— Merde... souffle-t-il.
— La croix désigne le trésor, annonce Pope comme si c'était évident.
Merci, Pope, ça n'était pas du tout clair jusqu'ici.
— Longitude, latitude... Il déchiffre les coordonnées sur la carte.
Je lance un regard autour de moi, gênée.
— Vous avez faim ? Je peux aller chercher quelque chose à manger, si vous voulez. Ça serait mieux que ce pain moisi, non ?
Je recule instinctivement de trois pas, sentant l'atmosphère se figer.
— T'inquiète pas, Kida, reste ici, me rassure Kiara d'une voix douce.
— Mais vous n'avez pas faim ? Depuis quand vous n'avez pas mangé ? Je demande, un peu inquiète.
— Kida, t'en fais pas, répète Kiara avec un sourire compréhensif. On mangera après, ok ?
Je hoche simplement la tête. J'ai mangé avant de partir et les savoir le ventre vide me fait énormément culpabiliser...
Un poids s'installe sur mes épaules, un mélange d'inquiétude et de responsabilité que je ne suis pas sûre d'avoir demandé. Pourtant, je veux les aider, à ma manière. Mais pour l'instant, on doit se concentrer sur ce que la carte nous révèle.
Je range mes pensées et jette un dernier regard à ce pain moisi sur la table, décidée à ne pas toucher à cette horreur, peu importe à quel point la faim pourrait me tirailler plus tard.
— Il y a peut-être autre chose là-dedans.
Tous les regards se braquent sur John B tandis qu'il fouille plus profondément dans la boîte. Ses doigts en ressortent avec un vieil objet poussiéreux et un peu rouillé.
— C'est quoi ça ? demande JJ, intrigué.
— Un magnéto, crétin, répond Pope sans même lever les yeux.
Je retiens un sourire, riant intérieurement. Visiblement, je ne suis pas la seule à distribuer des remarques piquantes. John B insère la cassette trouvée un peu plus tôt. Un grésillement s'élève, puis une voix résonne dans la pièce.
— Salut Canard...
— C'est qui Canard ? interroge immédiatement Crétin, le plus sérieusement du monde.
— Il m'appelait comme ça... souffle John B, la voix à peine audible.
La pièce devient soudainement silencieuse, presque solennelle. Plus personne ne bouge. Même JJ reste figé.
— Je n'aime pas me vanter, continue la voix du magnétophone, mais j'avais raison. En ce moment, tu dois être rempli de culpabilité et de remords après notre dernière dispute, mais ne te suicide pas tout de suite. Je ne m'attendais pas à trouver le Merchant. Tu avais raison de m'en vouloir. Je ne suis pas le père du siècle. Que veux-tu, j'étais si près du but. J'espère qu'on écoute cette cassette dans notre villa au Costa Rica et qu'on vit de nos investissements et placements. Mais si tu l'as trouvée pour de funestes raisons, tu vas avoir besoin de cette carte. La voilà, l'épave du Merchant. S'il m'arrive quelque chose, termine ce que j'ai commencé. Va chercher l'or. Je t'aime, Canard, même si je le montre mal. Rendez-vous de l'autre côté.
Le silence qui suit est assourdissant.
Je pose une main sur l'épaule de Canard. Ça doit tellement être dur d'entendre ça. Mais il se lève en balayant ma main. Puis il marche jusqu'à la porte où il s'y accroche.
— Il y est arrivé, c'est dingue ! S'extasie JJ. Il a retrouvé le Merchant !
Mais je ne peux pas en faire autant.
— JJ ça suffit. Essaye de calmer Kiara.
— Désolé...
Je m'avance lentement vers John B, hésitante. Je veux l'aider, mais une intuition me dit que je ne suis pas la personne dont il a besoin en cet instant. Kiara me dépasse sans un mot et le prend dans ses bras. Il s'effondre contre elle, pas physiquement, mais intérieurement. Et moi, je reste là, impuissante, le cœur brisé de le voir comme ça.
Je ravale mes émotions. Ce n'est pas le moment. Ce n'est pas mon moment.
Mais je pense à mon propre père. À sa mort. À ce vide.
Quand j'ai perdu mon père, je n'arrivais pas à pleurer. Pas un cri, pas une larme, juste un grand vide, silencieux et immobile. Et puis, le jour de mes sept ans, alors que j'attendais qu'il passe la porte comme chaque année avec ce gâteau trop sucré et ce sourire bancal, j'ai compris. J'ai compris qu'il ne viendrait plus jamais. Qu'il ne serait plus là pour me serrer fort dans ses bras, ni pour rire quand je soufflerais mes bougies. Et ce jour-là, j'ai craqué. J'ai pleuré toutes les larmes que je n'avais pas versées. Parce que c'était réel. Parce que c'était définitif.
Sauf que dans mon cas, je sais qu'il est définitivement mort. D'une embolie pulmonaire. Une saloperie sournoise, qui ne prévient pas. Un jour il était là, le lendemain, il n'y avait plus rien. Juste le vide. Et depuis ce jour, ma mère a changé. Elle s'est renfermée comme une porte qu'on claque. Elle est devenue cette femme au cœur gelé, celle qu'on ne reconnaît plus vraiment.
Elle n'a jamais dit « je t'aime » à nouveau, ni à moi, ni à personne. Elle s'est blindée. Elle a repeint la maison en couleurs froides, en gris, en blanc cassé. Elle a mis des verrous à ses émotions, et moi, je vivais dedans, dans ce frigo à sentiments, à apprendre à me réchauffer toute seule. Je crois qu'elle a eu trop mal pour continuer à aimer. Ou peut-être qu'elle a cru qu'aimer, ça faisait mourir. Alors elle a coupé tout ce qui pouvait encore battre.
Et moi, dans tout ça, j'ai grandi en me promettant une chose : je ne serai jamais comme elle. Je ne fermerai pas mon cœur. Je ne laisserai pas la douleur me changer. Mais parfois, comme aujourd'hui, en voyant John B brisé, ça me fait peur. Parce que je sais à quel point ça peut tout détruire. Parce que je sais que le chagrin, quand il s'installe, il peut tout figer à jamais.
Alors je serre les dents. Je ravale mes propres souvenirs. Ce n'est pas mon moment. Ce n'est pas ma douleur.
C'est la sienne.
Et je reste. Silencieuse. Présente.
VOUS LISEZ
Outer Banks - Tome 1
FanfictionAïkida, une jeune Kook tiraillée entre les attentes de son monde et ses propres désirs, décide de briser les barrières de sa vie dorée pour rejoindre les Pogues dans une quête aussi fascinante que périlleuse : une chasse au trésor légendaire. Pour e...
