Aucun de nous n'a prononcé un mot depuis qu'on a repris la route.
Le silence est lourd, pesant. Il remplit tout l'espace, s'accroche aux vitres comme une buée invisible. J'entends seulement le moteur ronronner, les roues glisser sur l'asphalte humide et, de temps en temps, un soupir étouffé. Ils me regardent tous à tour de rôle. Parfois discrètement, parfois plus ouvertement. Un regard inquiet, un froncement de sourcils, une question silencieuse.
Sarah avait tenté de poser sa main sur la mienne, un geste doux, presque maternel, mais je l'avais repoussée. Mon corps s'était enfoncé un peu plus profondément dans mon siège, comme si je pouvais disparaître, me fondre dans le tissu, devenir invisible. Mon cerveau, lui, n'a pas ce luxe. Il tourne à plein régime. Il repasse chaque image. Chaque son. Chaque sensation. Il s'acharne à reconstruire les morceaux flous.
L'a-t-il vraiment fait ? Ou s'est-il arrêté avant ? Pourquoi je ne m'en souviens pas complètement ? Comment ça s'est exactement passé ?
Une larme roule sur ma joue, silencieuse. Puis une autre.
J'avais réussi à m'en sortir.
À retrouver un semblant de stabilité.
À ne plus avoir peur des regards ou des mains.
À tolérer la présence des autres.
À me reconstruire, morceau par morceau.
Et là, tout s'écroule.
— C'était... c'était le soir du cinéma en plein air. Il y a trois ans, dis-je finalement, d'une voix éteinte, presque détachée, sans quitter la vitre des yeux. Je regarde le paysage défiler, flou derrière mes larmes.
Ils ne parlent pas, mais je sens leur attention se tourner vers moi. Tous, sauf JJ. Il garde les yeux sur la route, mais son regard revient souvent vers le rétroviseur. Il écoute. Il attend.
— Cette fois-là, mon frère était resté quelques minutes de plus avec Rafe et Kelce. Moi, j'étais rentrée seule. C'était la première fois. Je ne me suis pas méfiée. J'avais confiance. Confiance en la rue, en mon quartier, en ma maison...
Ma gorge se serre. Il faut que je le dise. Il faut que je le sorte, sinon ça va m'étrangler.
— Il m'attendait. À l'arrière de chez moi. Je ne savais pas. Je ne pouvais pas savoir. Je... je lui devais de l'argent. Une histoire idiote. Une erreur de gamine. Ma mère avait bloqué mon compte parce que j'avais fait une connerie... Rien de grave, pas à ses yeux du moins. Mais lui... lui, il n'a pas voulu attendre.
Je prends une grande inspiration. Mon cœur cogne si fort que j'en ai mal aux côtes.
— Alors il a exigé un autre type de paiement.
Ma voix se brise sur les derniers mots. Un souffle. Un aveu. Une condamnation. Je ferme les yeux. Je refuse de croiser leurs regards. Je ne veux pas voir leurs réactions. Je veux juste que ça sorte, que ça vive ailleurs qu'en moi.
— J'ai refusé. Ma voix craque et les larmes recommencent à couler. Il m'a d'abord frappé jusqu'à ce que je ne me lève plus. Puis il a... Il a voulu changer son passe-temps. J'ai voulu l'en empêcher je vous le jure.
Un sanglot monte, mais je le ravale.
— Mais mon corps ne répondait plus. C'est comme si j'étais débranchée. Comme si tout s'était mis en pause. Mon cerveau s'est mis en veille, je crois... Juste pour survivre.
Je replie mes jambes contre ma poitrine, les entoure de mes bras, formant une barrière. Une coque. Un refuge.
Un silence s'installe dans le van. Je sens leur peine, leur colère, leur impuissance. Mais moi, je ne ressens rien d'autre qu'un vide. Un trou noir qui aspire tout. Je ne veux pas de leur pitié. Je veux juste oublier. Mais ce genre de chose, on ne l'oublie jamais vraiment.
— Mon cerveau a tout effacé le lendemain. Jusqu'à aujourd'hui. Il a voulu me protéger, m'épargner les séquelles... Mais mon corps, lui, n'a jamais oublié, sanglotais-je. Je veux oublier de nouveau... s'il vous plaît.
Le silence qui m'entoure est presque douloureux. Aucun mot. Aucun geste. Juste leur présence, pesante, suspendue. Je sais pourquoi. Ils ont peur. Peur de me brusquer. Peur que je les repousse à nouveau. Et ils ont probablement raison.
Personne ne parle. Et pourtant, leurs silences hurlent plus fort que n'importe quel cri.
— J'avais réussi à tourner la page... grâce à vous. Vous avez été mes anges gardiens, mes bouées de sauvetage. Je vous jure, je pèse mes mots. Vous comptez tellement pour moi, si vous saviez...
J'ouvre enfin les yeux, osant croiser leurs regards. Pope, Kiara et Sarah ont les larmes aux yeux. Leurs visages sont tendus, comme s'ils portaient une partie de ma douleur sur leurs épaules. John B, assis à l'avant, s'est tourné vers moi, les mâchoires serrées, les poings crispés sur ses genoux. Et JJ... JJ conduit toujours. Mais je n'arrive pas à le regarder. Pas encore.
Je baisse les yeux sur mes mains. Elles tremblent tellement que je les serre, je les tripote, comme si je pouvais calmer ce chaos intérieur en les occupant.
— Pourquoi tu lui devais de l'argent ? demande soudainement Pope, un peu trop frontal.
Il se prend immédiatement des coups de coude de la part des autres.
— Aïe ! Ok, ok !
Je souffle par le nez, un rire amer m'échappant à peine.
— J'ai voulu... essayer ce qu'il vendait. Juste par curiosité. Rassurez-vous, j'étais pas accro. J'ai juste voulu tester. Quelques fois.
Je renifle sans aucune élégance, et je m'en fiche.
— Est-ce que... est-ce que quelqu'un peut venir me câliner ? dis-je d'une voix étouffée. J'ai pas envie de perdre le lien. Pas maintenant. Pas avec vous.
Mon regard glisse sur les trois Pogues à mes côtés. JJ est au volant. John B à l'avant. Ce ne sera pas eux. Alors, tout naturellement, Sarah, assise juste à côté de moi, se laisse glisser dans ma direction. Sans un mot, elle m'enlace doucement, prudemment. Je reste figée d'abord. Mon cœur bat à toute vitesse, comme s'il craignait un piège. Puis, en sentant que rien ne vient, qu'aucune peur ne surgit, je glisse mes bras autour d'elle, timidement d'abord, puis un peu plus fort. Kiara tend une main, vient la poser avec une infinie douceur sur mon genou.
— Tu n'es plus seule, Kida. Le dire, admettre que tu as besoin d'aide... c'est un pas immense. Et tu l'as fait. On est là, tous. Pour toi, dit-elle avec une chaleur sincère dans la voix.
Sarah se penche un peu plus vers moi. Je sens sa joue contre ma tempe, ses bras toujours serrés autour de mon dos.
— Si tu ressens l'envie de... de te faire du mal, dis-le-nous. Promets-moi de ne pas garder ça pour toi.
Je prends une grande inspiration, mais mes mots restent bloqués. Pourtant, il faut que je le dise.
— J'en ai envie. Murmurais-je entre mes lèvres tremblotantes aussi bas que possible.
Mais je sens ses bras se resserrer instantanément. Et sa respiration s'accélère légèrement contre la mienne.
— N'y pense pas, ok ? Tu n'es pas seule. Tout ira bien. On va t'aider à traverser ça.
Soudain, je sens un autre poids contre mon dos. Un torse. Une main vient se poser sur mon épaule.
— Tu es forte. La plus forte d'entre nous. Admet Kiara près de moi. Résiste.
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Outer Banks - Tome 1
FanfictionAïkida, une jeune Kook tiraillée entre les attentes de son monde et ses propres désirs, décide de briser les barrières de sa vie dorée pour rejoindre les Pogues dans une quête aussi fascinante que périlleuse : une chasse au trésor légendaire. Pour e...
