Tuer.
Détruire.
Dévorer.
Massacrer.
Je me réveillai brutalement, en sursaut, le souffle court. Dans mon esprit, résonnait encore et encore la funeste mélodie qui venait de hanter mes rêves : la voix du monstre qui avait partagé ma vie, mon être et mon âme ces huit cents dernières années. La souffrance terrible qu'elle avait infligée derrière elle, notre souffrance à nous, celle de nos métamorphoses... Elle était là, latente, elle pulsait sous mon épiderme en feu, assaillait sans pitié mon cœur.
L'espace d'un instant je la sentis de nouveau gronder derrière mes paupières, les images de ces siècles passés s'imposant à moi. Le sang, la chair déchiquetée, les âmes maudites anéanties, recevant leur juste punition... Et le chaos. Éternel chaos, soif jamais assouvie de la destruction.
La réminiscence de sa faim terrible et de ses crimes venait d'ouvrir mon appétit, de l'éveiller avec ardeur et le manque cruel du désespoir des autres m'étranglait, rongeant mon être. Je voulais... Je voulais...
Tuer. Détruire. Dévorer. Massacrer.
Comme si elle était de retour. Et pourtant, je savais que l'altra avait disparu. Je le sentais avec une acuité telle que même les doutes de Dante ne pouvaient me détourner de cette évidence. Seul demeurait le vide dans mon âme, vide que je tentais de reconquérir désormais que j'étais libre.
Enfin libre !
Lentement, les battements affolés de mon cœur se tarirent tandis que je ravalais la faim terrible qui s'était emparée de moi, impitoyable. Il fallait que je la satisfasse... Mais maintenant que j'étais pleinement éveillée, il me semblait discerner autre chose, une pointe désagréable au fond de ma poitrine, comme un malaise... Sans que je ne puisse remonter à son origine. C'était un peu comme lorsqu'elle était là... Mais c'était différent à la fois ! Et ce malaise grandissait, petit à petit. Agacée de ne pouvoir mettre un mot dessus, de ne pouvoir comprendre ce dont il s'agissait, je secouai la tête, cherchant à penser à autre chose pour oublier.
Seul l'oubli pouvait me sauver...
Mon regard se posa alors sur mon amant. Le poète reposait encore, à mes côtés, les yeux clos. Un instant, je l'admirai, silencieuse, immobile. Ses traits froids et saillants étaient détendus, gagnés par un calme si loin de ses tourments journaliers. Ses chaînes étaient brisées désormais. Sa seule malédiction à présent, c'était celle des poètes. Celle de l'inspiration.
Je ne l'avais que très rarement vu dormir. C'était l'une des premières fois depuis longtemps. Il semblait devenir un autre homme lorsqu'il fermait les yeux. Et j'oubliais l'enfer, absorbée dans ma contemplation, le cœur au bord des lèvres brûlantes de mots que j'aimerais lui murmurer, désireuse de le rejoindre et d'être dans chacune de ses pensées, toujours là, en lui, près de lui. Il m'échappait lorsqu'il rejoignait Morphée. Il m'échappait et je haïssais cela. Il était trop loin de moi...
Ne connaissait-il jamais de nuits troubles ? Ne rêvait-il donc pas ? N'y avait-il rien pour assombrir ses pensées ? Ni regrets, ni cauchemars ? Alors que mes nuits étaient peuplées de ces instants funestes où je n'avais été qu'une bête et que la stryge s'éveillait, harcelant mon cœur de sa mémoire...
Je l'enviais. J'enviais sa sérénité et sa froideur.
Je me penchai au-dessus de lui, effleurant un instant ses lèvres d'un baiser plus léger que la caresse d'une plume. Son souffle glissa le long de ma paume, artificiel, et pourtant, je fermai un instant les yeux, savourant sa vitalité, contre moi. En cet instant, le fier poète, l'homme que rien ne pouvait abattre semblait faible, prisonnier de ce sommeil étourdissant. Et son souffle si précieux, si... vivant, il me serait aisé de le capter, de le coincer dans ma paume et, comme s'il avait été un papillon, de le broyer d'une poigne de fer. De le briser à tout jamais.
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Mission "Ulysse" (Regana - tome 2)
Paranormal- Ceci est le tome 2 de Mission "Virgile". Il est préférable d'avoir lu le tome 1 avant pour comprendre l'univers et éviter tout spoil ;) - Ulysse : roi et aventurier grec condamné au huitième cercle de l'enfer pour avoir navigué jusqu'à la montagne...