Plusieurs mois plus tard.
Belle journée pour revivre.
Un vent de liberté, chaud, soufflait doucement, charriant une bonne dizaine de parfums sur son passage. Le soleil renvoyait ses rayons lumineux sur les toitures oranges des bâtisses florentines. En ce mois de juin, le ciel était d'un bleu azure, sans nuages. Aucune tache d'ombres pour obscurcir l'avenir.
Je fermai à clé derrière moi la porte de la petite librairie, abaissant l'écriteau « chuiso ». Derrière la vitre sombre, je pouvais encore discerner les quelques rayons couverts de vieux livres, de romans et de recueils de poésies. Un véritable temple de virtuosités et de découvertes.
Depuis quelques semaines désormais, c'était là ma vie. Calme. En paix d'une certaine façon.
Seule.
Au cours de sa dernière visite, Carmine m'avait donné de quoi me lancer dans mon indépendance. Le diable avait ce genre de pouvoirs, rien ne lui était impossible parce qu'il était un bout de Regana et que partout où il allait, un peu de l'enfer le suivait.
« Pas de pacte ? » avais-je ironisé lorsqu'il m'avait garanti ce nouveau départ.
Il avait levé les yeux au ciel avant de répliquer, retenant un rictus moqueur :
« Je ne fais pas dans la charité gratuite mais j'ai une dette de vie auprès de toi, chère Béatrice. »
Sa copine - qui m'avait hébergée quelque temps dans sa petite ville perdue en France à mon retour des enfers - avait assisté à la scène, terrée derrière le comptoir de la fleuristerie où elle travaillait, sans nous quitter de ses petits yeux de fouines. Malgré tout ce que j'avais pu dire sur elle lorsque j'étais encore à Regana, je devais avouer que j'appréciai beaucoup cette Samaelle, finalement drôle et pétulante, et dont le caractère mordant était à la hauteur de celui de Carmine. Et puis son chien, Virgile, était une adorable petite boule de poil. J'avais fondu devant le Shih Tzu.
Si le nouveau seigneur des enfers conservait cette attitude nonchalante en toute circonstance, son regard trahissait un trouble qui me serra un peu plus la gorge. Une lueur de panique s'y mêlait à la tristesse. J'avais envie de saisir son menton, de le secouer et de lui rappeler tout ce que je lui avais enseignée ces dernières années. Si quelque chose nous effrayait, il ne fallait pas le montrer. Jamais. L'illusion de la force était déjà une force. Mais je n'en fis rien.
Sans que nous ayons à dire le moindre mot, j'avais compris. Nous avions tous les deux compris. Il était évident qu'avec tout mon passif et ma nouvelle nature, je ne pouvais pas me permettre de fréquenter le diable en personne. Je devais laisser pour de bon tout ce qui était rattaché au mal derrière moi. Et cela voulait dire faire mes adieux définitifs au jeune homme.
Pour lui, comme pour moi, c'était un pas difficile à franchir. C'était la fin de l'étrange famille que nous avions formé durant quatorze années. Une famille tordue, infernale. Mais tous les démons de Regana pouvaient en être témoins, nous nous étions aimés. À notre façon.
Puis tout avait été brisé.
Alors je l'avais serré dans mes bras. Comme une mère. Son crâne appuyé contre mon épaule, j'ai un instant caressé ses boucles brunes, gravant à tout jamais dans ma mémoire le souvenir de ces deux prunelles améthyste qui avaient bouleversé notre éternité aux enfers. Puis je m'étais reculée pour déposer un dernier baiser sur le front. Un adieu. À celui qui avait été comme mon propre enfant.
Je devais partir.
Pour tout recommencer, j'étais allée là où en réalité tout avait débuté. Florence. La ville de Dante. Celle pour qui il avait tout sacrifié. Il aurait tellement souhaité y retourner... Je lui devais cela. C'était chez lui. C'était chez nous.
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Mission "Ulysse" (Regana - tome 2)
Paranormal- Ceci est le tome 2 de Mission "Virgile". Il est préférable d'avoir lu le tome 1 avant pour comprendre l'univers et éviter tout spoil ;) - Ulysse : roi et aventurier grec condamné au huitième cercle de l'enfer pour avoir navigué jusqu'à la montagne...