Dulce
La salle de réunion est vaste, interminable, tapissée de bois sombre du sol au plafond, comme si la moindre parcelle d'espace avait été pensée pour rappeler à ceux qui y pénètrent qu'ils ne sont que de passage, que l'essentiel est ailleurs, sur cette immense table en verre glacé qui trône au centre de la pièce, miroir parfait pour refléter les visages tirés, les regards fermés, les ambitions silencieuses. Rien n'a été laissé au hasard, pas même l'éclairage froid qui tombe des plafonniers en halos millimétrés, soulignant les dossiers épais, les carnets alignés au cordeau, les ordinateurs portables ouverts sur des tableaux de chiffres, comme si ici même le moindre grain de poussière aurait été un affront à l'efficacité.
Tout respire l'exigence, l'autorité, l'absence totale de place pour l'à-peu-près. On ne vient pas dans cet endroit pour débattre, on vient pour exécuter, trancher, décider ce qui comptera et ce qui sera balayé sans appel.
Autour de la table, les gens sont déjà installés. Les voix sont basses, presque étouffées par le poids du lieu, les visages fermés, certains accrochés à leurs écrans comme à des bouées, d'autres déjà plongés dans des discussions que je devine techniques, arides, précises. Tous savent pourquoi ils sont là. Tous ont déjà participé à ce genre de rituel. Ils ont l'habitude des arènes sans chaleur, des échanges de regards plus lourds que les mots. Ils sont sûrs d'eux. Légitimes.
Et moi, au milieu d'eux, je fais tâche.
Je m'avance, retenant mon souffle sans même m'en rendre compte, la main posée sur le tissu de ma jupe pour lisser un faux pli imaginaire, geste dérisoire pour tenter de ramener un semblant de calme dans l'agitation sourde de mon ventre. Deux semaines d'immersion à Londres n'ont pas suffi à effacer totalement cette sensation tenace d'imposture, cette petite voix en moi qui, parfois, murmure que je n'ai rien à faire ici, que je suis une erreur de casting au milieu de ces visages rodés à l'excellence et à la pression.
Je prends place, mécaniquement, dans un fauteuil qui me paraît immense, un peu trop bas par rapport à la table, comme pour rappeler subtilement que certains ici sont plus à l'aise que d'autres. Mon regard glisse presque malgré moi vers Chris, assis à ma droite.
Chris. Mon manager direct. Celui censé être mon repère. Celui qui, en vérité, m'a souvent plus désarçonnée qu'aidée pendant ces deux semaines d'immersion.
Son dos est droit, rigide même, comme s'il portait sur ses épaules l'ensemble de la réussite du projet, et son costume impeccable semble taillé pour contenir non seulement son corps mais aussi son ego démesuré. Il tapote sur son ordinateur portable avec cette manière précise et agacée qu'il a toujours eue, celle d'un homme pour qui l'imperfection est non seulement une faute, mais une offense personnelle. Chris n'explique jamais deux fois la même chose. Chris ne pardonne pas l'erreur. Chris observe et jauge, distribue compliments et critiques avec la même froideur, sans jamais s'impliquer vraiment.
Il est efficace, oui, brillant même, mais jamais rassurant. Et malgré ses sourires de façade, malgré ses quelques conseils jetés entre deux corrections, je sais très bien qu'à la moindre faiblesse visible, il sera le premier à s'en souvenir et à le glisser, l'air de rien, au détour d'une réunion où il faudra montrer des résultats.
Son regard finit par décrocher de son écran pour venir se poser brièvement sur moi. Pas un sourire. Juste un mouvement de tête infime, presque une injonction silencieuse.
— Prête ?
Je force un sourire, mais je sens qu'il capte ma nervosité.
— On va dire que oui.
VOUS LISEZ
Beyond Appearance [Terminé]
RomanceDeux âmes brisées, l'une un homme au succès apparent mais hanté par un vide émotionnel profond, l'autre une personne jeune mais déjà marquée par la dureté de la vie, cherchent désespérément à trouver une connexion authentique dans un monde dominé pa...
![Beyond Appearance [Terminé]](https://img.wattpad.com/cover/375387424-64-k225841.jpg)