Dulce
Ça fait déjà quatre heures que je suis là, enfermée dans cette petite pièce que j'ai fini par appeler mon atelier, même si en vrai c'est pas grand-chose — quatre murs, un évier abîmé, un vieux frigo qui menace de rendre l'âme, une plaque qui chauffe quand elle en a envie — mais malgré tout ça, c'est mon coin, mon espace, mon refuge, le seul endroit où je me sens utile, à ma place, alignée avec quelque chose de vrai, de profond, de moi. Je cuisine depuis l'aube, les mains dans les épices, le dos cassé, les yeux à demi collés de fatigue, mais avec cette chaleur au ventre, cette petite flamme qui me dit que je suis en train de construire quelque chose, même si c'est petit, même si personne n'en parle, même si ça a l'air de rien, moi je sais que c'est pas rien du tout.
Ici, dans ce foutu quartier de Skid Row que tout le monde méprise, que tout le monde évite, que tout le monde juge sans même poser les yeux, j'ai commencé à créer des plats, des choses simples, accessibles, mais faites avec soin, que je distribue aux gens qui vivent dans la rue, à ceux que plus personne ne regarde, à ceux dont la seule certitude c'est le trottoir du matin et la faim du soir. Et j'aime ça, pas pour me donner bonne conscience, pas pour poster des photos ou qu'on me félicite, j'aime ça parce que je me sens vivante quand je fais ça, je sens que je sers à quelque chose, que je transforme un peu le réel, même à une échelle microscopique, et qu'au fond, je me soigne moi-même à travers eux.
Avant ça, je faisais tout dans la cuisine familiale et franchement, c'était l'enfer, on me reprochait tout, le bruit, les odeurs, l'encombrement, comme si j'avais pas le droit d'exister entre deux murs, comme si vouloir faire le bien c'était encore trop bruyant pour eux. Et puis j'ai eu ce travail, ce contrat que je pensais salvateur, cette porte qu'on m'a ouverte et que j'ai franchie comme si ma vie allait enfin changer. Et c'est vrai, au début, j'y ai cru. Mais aujourd'hui, j'me rends compte que j'ai juste échangé une cage contre une autre. Alors j'ai décidé que c'était fini. Je compte démissionner très prochainement, oui, j'ai pris ma décision, c'est limpide maintenant, je veux mettre fin à ce fucking contrat qui m'oppresse, qui me bouffe de l'intérieur, qui me rappelle chaque jour que je suis toujours un peu liée à lui, à son regard, à son silence, à ses choix.
Je peux plus respirer là-bas, je peux plus me concentrer, je peux plus faire semblant d'être droite et solide alors que dès que je sens sa présence dans un couloir, tout en moi se tend, s'agace, s'éparpille. J'ai besoin de couper net, de retrouver ma liberté, de reconstruire sans ses fondations à lui. Il a fait beaucoup pour moi, je le nie pas, et je lui en suis reconnaissante, profondément même, mais ce n'est plus suffisant pour que je reste dans son ombre. Ce que je suis en train de bâtir ici, c'est à moi, et je veux pas qu'on puisse dire un jour que c'est grâce à lui, parce que non, ce sera grâce à moi, à mes nuits blanches, à mes choix, à ma sueur.
Et pourtant, même en disant tout ça, même en le pensant très fort, j'arrive pas à empêcher cette pensée de revenir encore et encore : Liam. Parce que malgré tout, malgré la déception, malgré la distance, malgré son mutisme et ses absences répétées, j'arrive pas à m'arracher de lui complètement. Il m'a encore ghostée, comme s'il avait le droit, comme si c'était normal, comme si on n'avait rien partagé. Il a disparu sans prévenir, sans un mot, et je me suis jurée de ne pas replonger. Puis il est revenu encore avec ses appels, ses messages à n'en point finir. Alors je me suis dis stop, que c'était mort, que je valais mieux que ça, que cette fois je ne laisserais plus la porte entrouverte pour qu'il revienne comme une tempête, juste pour mieux repartir.
Et puis la semaine dernière, j'ai reçu ce message, court, sans émotion, presque administratif. Il me parlait de mon pourcentage sur les ventes du cocktail. Le lendemain, j'ai reçu le virement. Deux mille dollars et quelques. Une belle somme. J'ai souri, brièvement. J'me suis dit que ça allait m'aider pour racheter du matos, peut-être enfin installer un deuxième frigo, refaire l'évier. Et en même temps, y'avait ce goût amer. Parce qu'il a préféré gérer ça comme une transaction, comme si j'étais juste une ligne dans un tableau, un nom sur un document. Pas un mot de plus. Même pas un "ça va ?", même pas un "je pense à toi", même pas une tentative, aussi bancale soit-elle. Et j'me suis retrouvée là, avec cet argent sur mon compte et ce vide dans la poitrine.
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Beyond Appearance [Terminé]
RomanceDeux âmes brisées, l'une un homme au succès apparent mais hanté par un vide émotionnel profond, l'autre une personne jeune mais déjà marquée par la dureté de la vie, cherchent désespérément à trouver une connexion authentique dans un monde dominé pa...
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