- 57 - Partie 1

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Liam

Je crois que je n'oublierai jamais cette journée au spa. Pas pour les bains brûlants, ni pour la vapeur qui ruisselait le long des murs, ni même pour cette lumière tamisée qui donnait l'impression que le temps s'était arrêté. Non... si cette journée restera imprimée en moi, c'est pour elle. Pour la manière dont je l'ai vue se détendre petit à petit, d'abord raide et méfiante, puis plus souple, plus calme, comme un animal farouche qui finit par comprendre qu'il n'a plus besoin de se défendre. Pour la façon dont, sans même s'en rendre compte, elle m'a accordé une vraie confiance. Une confiance nue, sans distance, sans façade, sans colère, sans ces murs qu'elle dresse habituellement entre elle et le reste du monde.

Et surtout pour ce qui s'est produit ensuite.

Ça faisait des mois, peut-être des années  que je n'avais plus touché quelqu'un avec autant de sincérité. Et encore plus longtemps qu'on ne m'avait pas touché de cette manière-là. Ce n'était pas une pulsion, ni un manque à combler, ni cet instinct primaire qui pousse deux corps à se chercher. Non. C'était autre chose. Une sensation qui m'a frappé en plein cœur, sans prévenir, sans délicatesse, mais avec cette douceur étrange qui arrive seulement quand quelque chose a du sens. Une évidence brutale. Une réponse, presque. Et une certitude surtout : ce que je ressentais pour elle n'avait rien d'un simple attachement.

Pendant des mois, j'avais essayé de me convaincre du contraire. De me persuader que tout ça n'était que de la tendresse, de l'affection au mieux, de l'habitude au pire. Mais après aujourd'hui... je ne pouvais plus mentir. Je suis tombé amoureux d'elle. Pour de vrai. Et ce qui me bouleverse le plus, c'est que je ne m'étais jamais autorisé à aimer ainsi. Pas dans ma vie d'adulte, pas dans celle d'avant non plus. Pourtant, ce qui aurait dû me terrifier m'a simplement paru... doux. Comme si aimer quelqu'un n'était plus un danger, mais une forme de paix.

Alors maintenant qu'on est de retour chez elle, que la soirée avance tranquillement, je devrais être serein. Mais quelque chose cloche. Quelque chose s'est déplacé dans l'air, comme un poids invisible.

Elle fait les cent pas dans son salon. Pas en s'agitant, pas en paniquant, non, mais d'une manière nerveuse, presque calculée. Elle ouvre un placard, le referme aussitôt, fouille dans un tiroir, abandonne, soupire comme si elle essayait de s'occuper les mains pour éviter à son esprit de s'effondrer. Elle déplace un vase sans raison, ajuste une décoration qui n'en a pas besoin, passe la main dans ses cheveux pour la dixième fois en moins d'une minute.

Depuis le canapé, je la regarde bouger dans l'appartement avec cette agitation étrange qui ne lui ressemble pas. Je garde les bras croisés contre ma poitrine, comme si cette posture pouvait m'aider à comprendre ce qui la traverse. Même quand elle est anxieuse, Dulce garde toujours une douceur au fond d'elle, un truc qui apaise tout autour. Là, ce n'est pas ça. Ce n'est pas du stress ordinaire. C'est plus sombre, plus lourd, quelque chose qui pèse tellement fort que ça lui déforme même le souffle.

Son téléphone vibre une première fois sur la table basse. Elle ne le regarde pas. Elle le retourne d'un geste minuscule, comme si mettre l'écran contre le bois suffisait à effacer ce qui la poursuit. Puis une deuxième vibration. Une troisième. Et encore une autre. Elle finit par couper la sonnerie, puis la vibration, mais l'écran continue de s'allumer par intermittence. Même d'ici, je vois le nom : « Cart ». Toujours le même. À chaque fois qu'il apparaît, elle détourne les yeux et ses épaules se crispent juste assez pour que je le remarque. Son souffle change. Son regard se vide un peu plus.

Elle l'ignore. Encore. Et encore. Et chaque refus crée en elle une fissure supplémentaire, une petite cassure silencieuse que je sens jusque d'ici.

Je finis par demander, sans hausser la voix :
— Ça va ?

Beyond Appearance [Terminé]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant