Trois semaines que Dulce est rentrée de Londres. Trois semaines que je parle à un mur. Au début je me dis que c'est la fatigue, le décalage horaire, les livrables à rendre. Je laisse passer un jour, puis deux. Je lui écris sans forcer : bien rentrée ? besoin de quoi que ce soit ? Elle répond une fois, un seul message sec « Bien arrivée. », puis plus rien. Après, c'est le vide. Le genre de vide qui avale tout et ne recrache pas les échos.
Je garde la tête haute, je fais comme d'habitude : j'avance. Je bosse, je tranche, je signe. Mais je la cherche partout, dans mes habitudes. Dans la seconde tasse que je ne sers plus au petit matin. Dans ce réflexe idiot de déverrouiller mon téléphone avant une réunion pour vérifier si elle a écrit. Rien. Je n'insiste pas. Du moins, pas comme un ado. Une fois par jour, un appel bref. Je raccroche à la troisième sonnerie. Parfois je lui laisse un vocal de huit secondes, pas plus : – Dis-moi si t'as besoin de quelque chose. Parfois, je n'appelle pas du tout. Je me répète que je respecte l'espace qu'elle réclame. Je mens un peu, je crois.
Mes craintes, je les range à la cave, dans un coin sombre de ma tête, jusqu'au soir où Max m'appelle. Il est 21 h 17, j'ai encore la chemise du bureau et la voix râpeuse d'un type qui n'a pas bu d'eau depuis midi. J'entends déjà dans son allô que ce n'est pas une conversation inutile.
— Liam, t'es dispo ?
— Vas-y.
— Le technicien. Celui pour les "réparations" chez Dulce.
— Oui ?
— On lui avait dit appartement vide pendant trois jours lors de son passage les matins. Sauf que non.
Je ne dis rien. Je sens juste mes trapèzes se verrouiller.
— Et pour les signatures, poursuit Max, Ce n'est pas Dulce qui l'a fait. Mais un certain Carter qui a aussi dit qu'il vivait là. Pour un moment.
— Il a affirmé qu'il vivait là ?
— Mot pour mot, oui.
— Tu es sûr de ton gars ?
— Mon gars ne confond pas deux prénoms sur un formulaire, Liam. Et il ne confond pas "je passe" avec "j'habite". C'est toi le proprio, je préfère te prévenir. Tu étais au courant d'une coloc ?
Je regarde la vitre sombre en face de moi, mon propre reflet qui me renvoie un calme presque insolent. Par réflexe, je protège. Je protège Dulce, je protège mon sang-froid, je protège l'image que j'ai décidé de garder d'elle — celle où elle ne ment pas.
— Certainement quelqu'un de passage, je réponds, neutre. Je vais vérifier.
— Ça marche. Je te laisse gérer.
On raccroche. Je garde le téléphone dans la main sans le voir. J'ai appris très tôt à ne pas prendre de décisions quand l'adrénaline cogne aux tempes. Alors je respire. Je refais le film. Trois jours "appartement vide". Un formulaire signé par Carter. Un "je vis ici pour un moment" qui ne laisse pas la place au doute. Je me surprends à serrer la mâchoire jusqu'à ce que ça me tire l'oreille. J'entends la voix de Dulce qui me dit « c'est mieux qu'on arrête » et je la superpose à une silhouette d'homme qui se balade chez elle en peignoir. Ridicule. Peut-être. Mais mon cerveau n'a pas d'humour, ce soir.
Je n'appelle pas. Pas tout de suite. Je ne veux pas débarquer avec la tête pleine de scénarios. Je me connais. Dans cet état, mes phrases coupent trop droit. Je laisse passer la nuit. J'essaie de dormir, j'échoue. Je me lève à 5 h 40, je cours 8 kilomètres sans sentir mes jambes, je retourne au bureau avant tout le monde. Je trie mes priorités, j'abats trois dossiers d'affilée, je ne pense à rien. Puis, forcément, je pense à elle.
Je finis par composer son numéro. Une fois, deux fois. Messagerie.
— Rappelle-moi. Je range le téléphone. Il vibre. Faux espoir, un financeur qui confirme une ligne. Je souris pour la forme. À midi, j'écris : Max m'a signalé que le technicien a trouvé quelqu'un chez toi. Tu peux m'éclairer ?
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Beyond Appearance [Terminé]
RomanceDeux âmes brisées, l'une un homme au succès apparent mais hanté par un vide émotionnel profond, l'autre une personne jeune mais déjà marquée par la dureté de la vie, cherchent désespérément à trouver une connexion authentique dans un monde dominé pa...
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