Je me retourne lentement. Elle est encore là, debout, les bras croisés, la tête légèrement baissée, comme si tout ce qu'elle venait de dire venait de la vider de toute énergie. Et sans réfléchir, je m'avance, pose mes mains sur ses épaules, et la prends dans mes bras. Elle ne bouge pas tout de suite, puis je sens sa respiration s'accélérer contre ma poitrine. Son corps tremble, pas de colère, pas de fierté blessée, de douleur. Une douleur trop lourde, trop ancienne, qui vient de se rouvrir sans prévenir.
— Pardon, je souffle contre ses cheveux. Je suis désolé, j'ai été dur, injuste... j'ai dit des choses que je ne pensais pas.
Elle secoue la tête, étouffe un sanglot, mais ses doigts s'agrippent à ma chemise. J'ai l'impression qu'elle s'effondrerait si je la lâchais. Je la garde serrée contre moi, jusqu'à ce que ses larmes cessent un peu.
— Viens t'asseoir, je dis doucement.
Je la guide jusqu'au canapé, la fais asseoir, puis m'éclipse quelques secondes pour lui rapporter un verre d'eau. Quand je reviens, elle est restée droite, les mains jointes sur ses genoux, les yeux perdus dans le vide. Je m'assieds à côté d'elle, sans parler, juste là, présent.
— Tu veux m'en parler ?
Elle ne répond pas, garde le regard fixé sur un point invisible devant elle.
— Dulce, je continue, ma voix basse, presque un murmure, fais-moi confiance. Parle-moi. Tu verras, ça te libérera.
Elle tourne enfin la tête vers moi. Ses yeux sont encore humides, mais quelque chose a changé dans sa manière de me regarder, un mélange de peur et de résignation.
Je tends la main, effleure doucement son bras, et répète :
— Je t'écoute.
Elle inspire lentement, comme si chaque mot à venir allait lui coûter un peu d'elle-même.
— J'avais quatorze ans, commence-t-elle dans un souffle. Et lui, dix-huit. C'était mon premier amour. Le genre d'amour qu'on croit éternel parce qu'on ne connaît pas encore la trahison, la tromperie ou autre. Il était gentil, attentionné, un peu protecteur. J'étais naïve, je l'idéalisais, je croyais à chaque mot qu'il disait.
Sa voix tremble, mais elle continue, droite, courageuse.
— Au début, tout semblait parfait. Et puis j'ai compris que chaque geste, chaque cadeau, chaque mot doux avait un prix. Qu'il attendait toujours quelque chose en retour. Il a commencé à me pousser, à franchir des limites. Il disait que c'était normal, que c'était comme ça qu'on prouvait l'amour. Et moi, j'avais peur. Peur de le perdre, peur de passer pour une gamine. Alors je me suis tue. Et j'ai accepté à une condition, qu'il ne touche pas à ma virginité car je la préservais.
Je sens ma gorge se nouer. Je baisse les yeux, incapable de soutenir la détresse dans sa voix.
Elle continue, presque mécaniquement, comme si les souvenirs la traversaient malgré elle.
— Un jour, il a été plus loin. Trop loin. Et même quand je lui ai dit d'arrêter, il ne m'a pas écoutée. Mais je l'ai laissé quand même faire, parce que je me disais, c'est normal et qu'au moins il sait que je suis à lui. Après ça, tout a changé. Lui, son regard, sa voix, tout. Comme si je le dégoutais.
Elle marque une longue pause. Son visage s'est figé dans une expression que je n'oublierai jamais.
— Il a disparu. Plus d'appels, plus de messages. Et j'ai fini par apprendre qu'il voyait une autre fille. Pire encore, que j'étais un pari. Et quand la vérité a éclaté, il a tout raconté, partout, jusqu'à ma famille. Il a dit que j'étais...
Elle s'interrompt, baisse la tête, incapable de prononcer le mot.
— Que j'étais une pute. Que j'avais tout cherché. Et tout le monde l'a cru parce que je trainais beaucoup avec les mecs, enfin, c'est que je me disais.
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Beyond Appearance [Terminé]
RomanceDeux âmes brisées, l'une un homme au succès apparent mais hanté par un vide émotionnel profond, l'autre une personne jeune mais déjà marquée par la dureté de la vie, cherchent désespérément à trouver une connexion authentique dans un monde dominé pa...
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