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Liam

Le jour s'est levé lentement, sans couleur. Un matin gris, froid, suspendu dans ce calme étrange qui précède les mauvaises nouvelles. Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Le sommeil n'a même pas essayé de venir. J'ai passé des heures à fixer le plafond, à revoir les images de la veille, à chercher dans le moindre mot, le moindre geste de Dulce, une explication qui me filerait enfin entre les doigts. Son visage me revenait par fragments, son rire, puis son regard vide quand elle m'a dit qu'elle voulait être seule. Et toujours cette image d'elle, dans la rue, glissant une enveloppe dans la machine, le manteau serré autour d'elle comme une barrière.

J'ai essayé de lui parler hier, plusieurs fois. D'abord un message, puis un appel. Elle a répondu sans répondre, des phrases sèches, coupées net, du genre qu'on envoie pour ne pas prolonger une conversation : je suis occupée, pas maintenant, on verra plus tard. J'ai proposé de passer la voir pendant ma pause du midi, histoire de la voir cinq minutes, de lui dire qu'on ne pouvait pas rester sur ça. Elle a refusé, sans détour. Le ton ne laissait aucune place à la discussion. J'ai insisté un peu, elle a raccroché. Et quand j'ai réessayé le soir, même résultat. Elle ne voulait pas me voir. Pas même entendre ma voix. Pas même me laisser m'expliquer.

Aujourd'hui, elle devait partir. Son vol pour Santa Monica était prévu à dix-huit heures. Sauf qu'hier soir, sans prévenir, elle m'a envoyé un message. Trois mots : Annule le billet. C'est tout. Aucune raison, aucun détail, rien à quoi me raccrocher. Juste une phrase sèche, presque administrative, comme si je n'étais plus concerné par sa vie.

Alors ce matin, j'ai fait la seule chose que je pouvais encore faire : me pointer à l'appart.
Il était à peine sept heures quand je me suis garé devant son immeuble. J'ai coupé le moteur et je suis resté là quelques secondes, le souffle formant de la buée sur la vitre. Je n'ai jamais été aussi ponctuel de ma vie, et sûrement jamais aussi incertain.

Le quartier dormait encore. Les volets fermés, les trottoirs déserts, une lumière blafarde qui peinait à percer le ciel. Je suis sorti de la voiture, les mains dans les poches, le cœur un peu trop lourd. Le froid m'a surpris, mais je n'y ai pas prêté attention. Je ne savais pas ce que j'allais lui dire exactement, seulement que je devais la voir. Entendre sa voix, comprendre ce qui se passait, même si c'était pour m'entendre dire que tout était fini.

Je me suis arrêté devant la porte d'entrée, le regard fixé sur l'interphone. J'ai hésité un long moment avant d'appuyer sur la sonnette, comme si ce simple geste allait décider de tout. Le bourdonnement a résonné dans le couloir, un son sec et prolongé, sans réponse. J'ai attendu, compté jusqu'à dix, puis j'ai recommencé. Toujours rien.

J'ai sorti mon téléphone, tapé un message simple : Je suis en bas.
Je l'ai envoyé, puis j'ai attendu. L'écran est resté muet. Les minutes ont passé, le froid s'est installé, mordant mes doigts, mes joues, et malgré ça, je ne bougeais pas. Une partie de moi refusait d'abandonner.

J'ai levé les yeux vers la façade. Les rideaux du salon étaient tirés, mais derrière, il m'a semblé voir un mouvement, une ombre. Peut-être elle, peut-être pas. Le genre de détail qui ne dure qu'une seconde mais qui suffit à rallumer tout ce qu'on tente d'éteindre.

Je suis resté là, immobile, à fixer cette fenêtre, persuadé qu'elle me voyait, qu'elle savait que j'étais là, qu'elle choisissait le silence plutôt que les mots. Et plus les minutes s'étiraient, plus ce silence me pesait. Il avait un goût étrange, pas celui de la colère, pas celui du désintérêt non plus. Plutôt celui de la peur.

Je ne savais pas si elle avait peur de moi, de ce que je pouvais découvrir, ou d'autre chose, quelque chose qu'elle traîne depuis plus longtemps que moi. Tout ce que je savais, c'est qu'en cet instant, je sentais la distance entre nous se creuser d'une façon irréversible.

Beyond Appearance [Terminé]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant