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L'air vibre d'une énergie électrique ce soir. C'est l'inauguration de mon tout premier restaurant à thème. Mon restaurant. Rien que d'y penser, une onde d'incrédulité me parcourt encore l'échine. Je me suis battue pour ce lieu, pour concrétiser cette idée folle née un soir d'insomnie, alors que je n'étais qu'une ombre dans ma minuscule cuisine new-yorkaise, assemblant des plats faits maison pour une poignée de clients fidèles. Je revois encore cette version de moi-même, épuisée, le tablier maculé de sauce, mais animée par ce feu viscéral qui hurlait : « Continue, tu n'as pas fait tout ça pour t'arrêter là. »

Et aujourd'hui, me voilà à la tête d'un concept inédit ici : un restaurant caméléon qui, chaque semaine, emmène ses convives en voyage. Pékin, Tokyo, Naples, Lagos, Istanbul... Ce soir, nous sommes en Chine. Des lampions rouges flottent au-dessus des tables comme des lunes cramoisies, la lumière chaude des bougies danse dans les verres, et une mélodie traditionnelle se marie subtilement à un fond de jazz. L'air est saturé d'effluves de gingembre, de coriandre et d'huile de sésame grillée. C'est magique.

Pourtant, en contemplant l'aboutissement de mes efforts, une sensation familière m'étreint. Chaque fois que je bâtis quelque chose de beau, que je franchis une étape, il est là. Pas physiquement, bien sûr, mais son ombre plane. Ses mots résonnent. Lui. Comme si, peu importe mes victoires, toutes les routes finissaient par me ramener à son souvenir. Je souris avec amertume ; certaines blessures laissent sans doute un parfum qu'on ne peut jamais tout à fait dissiper.

L'après-midi a filé à une vitesse vertigineuse, englouti par les ultimes ajustements, les essais de lumière et la validation des nouveaux plats. Je n'ai pas eu une seconde pour respirer, mais le résultat en vaut la peine. Mon équipe est sur le pied de guerre, les serveurs impeccables, les chefs concentrés. Quand les portes s'ouvrent, les invités affluent, formant une file qui s'étire sur deux pâtés de maisons. Sidérée, je reste un instant figée sur le seuil. Jamais je n'aurais imaginé un tel engouement ; si j'avais su, j'aurais vu encore plus grand.

Je m'immerge dans la foule, serrant des mains, souriant jusqu'à en avoir mal aux joues. Certains reconnaissent la créatrice de mes plats traiteur, d'autres découvrent simplement le lieu, mais tous semblent ravis, transportés. Une fois la salle comble, je regagne les cuisines pour épauler ma brigade. Le rythme est effréné, les assiettes valsent, et les retours sont dithyrambiques. Tout fonctionne. Tout roule. Mon cœur gonfle de fierté.

Soudain, alors que je dresse une assiette avec minutie, un serveur s'approche, l'air emprunté. 

— Madame... des clients demandent à vous parler. 

Je relève la tête, mes mains encore gantées. 

— Encore ? Un souci ? 

— Euh... disons qu'ils ne sont pas très contents. Je préfère que vous veniez voir vous-même.

Un soupir m'échappe. Les clients exigeants font partie du décor. J'ai appris à tempérer, à sourire, à arrondir les angles. Je retire mes gants, lisse ma veste et me compose un visage professionnel

Calme, avenant, inébranlable, répété-je avant de me diriger vers l'espace VIP, près de la grande baie vitrée.

Mais à mesure que j'avance, une étrange sensation m'envahit. Une impression de déjà-vu. Un parfum. Une silhouette. Mon pouls s'accélère brutalement. Non, impossible. Je prends une profonde inspiration pour chasser cette absurdité et m'approche de la table.

Et là, le monde s'arrête. Le brouhaha ambiant, la musique, les rires, tout s'efface pour ne laisser place qu'à lui. J'ai failli perdre pied. Un mélange violent de joie, de stupeur et de colère me frappe de plein fouet. Qu'est-ce qu'il fait là, dans mon univers, ce empire que j'ai bâti toute seule, sans lui ? Je m'efforce de garder mon masque, consciente des regards alentour.

Beyond Appearance [Terminé]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant