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Liam

Cela fait deux ans que le monde a failli s'arrêter de tourner, étouffé par le bip strident d'un moniteur cardiaque dans une chambre d'hôpital aseptisée. Deux ans que j'ai vu la femme de ma vie se balancer au-dessus du précipice, prête à glisser, prête à m'abandonner dans un univers qui n'aurait plus eu aucune saveur sans elle.

Je roule la fenêtre ouverte, laissant l'air salin de la mer Égée fouetter mon visage. Ici, en Grèce, la lumière est différente. Elle est plus crue, plus honnête. Elle ne laisse aucune place aux ombres. Nous avons quitté New York, sa grisaille et ses gratte-ciels qui grattaient le ciel comme des barreaux de prison. Nous avons laissé derrière nous les fantômes pour nous installer ici, sur la terre de mes ancêtres. Alexandros est revenu chez lui, mais cette fois, il n'est plus seul. Il a ramené avec lui son cœur, et son cœur porte un nom : Dulce.

J'ai délocalisé mes affaires ici. Ce n'était pas simple, mais quand on a mes ressources et ma motivation, les frontières s'effacent. Dulce a choisi de me suivre. Elle avait besoin de ce renouveau autant que moi. Elle a ouvert une branche de son agence à Athènes, laissant la direction du siège new-yorkais à l'une de ses amies de confiance. Elle rayonne ici. Le soleil méditerranéen semble avoir été créé pour caresser sa peau, pour faire briller ses yeux d'un éclat que je n'avais plus vu depuis longtemps.

Je suis heureux. C'est un mot étrange, un mot que je n'ai jamais vraiment su prononcer sans avoir l'impression de mentir. Mais aujourd'hui, je suis heureux. Et reconnaissant. Mon Dieu, tellement reconnaissant. Tout va bien pour nous. Mes affaires prospèrent, nous avons une maison qui ressemble à un palais suspendu au-dessus de la mer, et surtout, Dulce est là. En pleine santé. Vivante.

Les gens autour de nous, mes cousins, mes anciens associés qui voient comment je la regarde, pensent que je suis devenu fou.

« Tu es obsédé par elle, Liam », me disent-ils parfois en riant, une bière à la main, sans comprendre la profondeur de ce qu'ils disent. 

Ils ont raison sur l'obsession. Mais ils ont tort sur le reste. Ce n'est pas de la faiblesse. C'est de la reconnaissance brute. Dulce ne mérite pas seulement mon attention, elle mérite chaque battement de mon cœur, chaque seconde de mon existence. Ils ne savent pas ce que nous avons traversé. Ils ne savent pas que j'ai failli la perdre, et que cette peur-là, elle ne s'efface jamais vraiment. Elle reste tapie dans l'ombre, prête à bondir, et c'est elle qui me pousse à vérifier trois fois si elle va bien, à la couvrir de cadeaux, à faire en sorte que sa vie soit un rêve éveillé.

Je ne peux pas m'empêcher de penser à Leo. Mon fils. Notre fils.

Il a eu deux ans hier. Deux ans... C'est à la fois une éternité et un claquement de doigts. Je revois encore ce petit être fragile que je tenais maladroitement dans mes bras à la maternité, terrifié à l'idée de le briser. Moi, l'homme qui avait tenu des armes, qui avait ôté des vies, je me retrouvais tétanisé face à trois kilos d'innocence. Je ne savais rien faire. Nourrir un bébé ? Le changer ? Le bercer ? C'était de la science-fiction pour moi.

Heureusement, la compagne de mon père et lui même étaient là, Max aussi. C'est ironique, quand on y pense. Ces hommes durs, taillés dans le granit et la violence, se sont révélés être des grands-pères et des oncles gagas. Je me souviens de la compagne de mon père, ses grandes mains couvertes, montrant avec une délicatesse infinie comment soutenir la tête de Leo pendant le biberon. Je me souviens de mon père, montant la garde devant la porte de la chambre pendant que je m'effondrais de fatigue, prenant le relais pour marcher des heures avec le petit dans les bras pour calmer ses coliques. Ils ont été mon rempart quand je ne savais plus comment tenir debout.

Beyond Appearance [Terminé]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant