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Quelques semaines se sont écoulées depuis cette conversation nocturne, depuis le moment où sa voix s'est éteinte à l'autre bout du fil et où tout, autour de moi, a pris un goût d'inachevé. Les jours ont défilé comme des copies carbone les uns des autres : réunions, mails, chiffres, dossiers à rendre. Rien d'extraordinaire, rien d'assez fort pour m'arracher à ce vide que je m'étais moi-même imposé. Pourtant, ce matin-là, alors que je prends la route de Santa Monica, j'ai cette sensation étrange d'être à la fois sur le point de me perdre et de me retrouver.

Je suis censé descendre pour le week-end, officiellement pour superviser un partenariat avec un bar que j'ai financé il y a quelques mois. En réalité, c'est un prétexte. Ce que je veux, c'est la voir. Non pas pour la confronter — j'ai déjà trop parlé, trop cherché à comprendre — mais pour qu'on se parle, vraiment, loin des mails, des silences et des excuses évasives.

La journée a commencé tôt, dans ces bureaux où l'air conditionné semble figer tout ce qui vit. Réunion mensuelle à huit heures, les équipes alignées autour de la grande table, les visages sérieux, concentrés. Je suis arrivé comme toujours : ponctuel, l'esprit ailleurs. J'ai salué tout le monde d'un signe bref, puis je me suis installé à ma place.
Elle était là.

Dulce.
Assise plus loin, concentrée, les cheveux tirés en arrière, le visage neutre, presque impassible. Elle n'a pas levé les yeux vers moi, et moi, je n'ai rien fait pour croiser son regard. J'ai gardé le masque, celui du dirigeant, celui qui ne laisse rien paraître. Pendant toute la réunion, j'ai parlé chiffres, stratégie, développement — tous ces mots qui remplissent les vides quand on ne veut pas penser au reste.

Quand tout s'est terminé, j'ai regagné mon bureau sans un mot. Je suis resté enfermé là, la majeure partie de la matinée, à répondre machinalement aux mails, à relire des dossiers que je connaissais déjà par cœur. Chaque fois que je levais les yeux vers la baie vitrée, je la voyais passer, silhouette rapide dans le couloir, sans un regard. Et chaque passage rallumait quelque chose que je croyais éteint.

À midi, j'ai quitté le bureau pour déjeuner avec mon père et Max. C'était devenu une sorte de rituel familial, ces repas où on parle de tout et de rien, où chacun prétend que le travail ne déborde jamais sur la vie, alors qu'il est partout. Le restaurant était calme, un peu trop peut-être. Mon père, fidèle à lui-même, a parlé affaires, chiffres, investissements. Max, lui, a tout mangé en silence avant de relancer la conversation sur les voitures, les voyages, les choses légères. Puis, au moment du café, il a glissé le sujet que je redoutais sans vraiment le craindre.

Et Dulce ? m'a-t-il demandé en relevant les yeux.
J'ai eu un léger temps d'arrêt, juste assez pour ne pas trahir le trouble que ce prénom provoque encore en moi.
Quoi, Dulce ?
J'ai parlé avec le technicien, tu sais... celui du chantier. Tu m'avais dit qu'il y avait eu une confusion, mais tu n'as jamais vraiment précisé. C'était qui, ce type, au final ?

Je me suis contenté de hausser les épaules.
Un pote à elle, apparemment. Il est resté quelques jours. Rien de plus.
Max m'a observé, dubitatif, puis a hoché la tête sans insister.

Mon père s'est levé peu après, prétextant un appel urgent, et nous a laissés seuls tous les deux. Le serveur venait d'apporter l'addition quand Max a repris, sa voix plus douce, plus directe :
Ça va avec elle ?
Comment ça, "ça va" ? ai-je demandé, même si je savais exactement ce qu'il voulait dire.
Avec Dulce. Il me semblait que vous étiez ensemble.

Je n'ai pas répondu tout de suite. J'ai fini mon verre, observé les reflets de la lumière sur la table, puis j'ai simplement lâché :
On n'était pas ensemble. Et je n'ai pas envie de parler de ça.

Beyond Appearance [Terminé]Où les histoires vivent. Découvrez maintenant