Enzo remet le téléphone dans la poche arrière du jean. Il avait essayé de se maîtriser durant la conversation, mais apprendre que Jen avait parlé de lui à Julien l'avait quelque peu déstabilisé. Que lui avait-elle dit au juste ? Et pourquoi avait-elle avancé l'heure sans le lui dire ? À moins que ce ne soit Julien qui avait finalement décidé qu'il était plus prudent de partir plus tôt. Heureusement qu'Enzo était alors déjà sur place.
Les yeux le piquent. Il les ferme. La fatigue se fait ressentir. Il s'endormirait bien là, bercé par la voix de ce ténor italien. Mais il était si près du but, il fallait qu'il tienne. Après, il pourrait dormir le temps qu'il voudrait. Et bien sûr, prendre des congés amplement mérités. Il rouvre les yeux, attrape à nouveau le téléphone. Il compose le numéro de Bill, pour un bref échange.
— J'ai terminé, ils vont bouger. Tiens-toi prêt.
Bill confirme. Il est prêt. Il raccroche. Il n'y a plus qu'à attendre. Enzo avait posté des hommes un peu plus bas sur la route. Dès que Julien et Jen s'engageraient dedans, ils seraient pris. Enzo souffle et jette un regard à l'homme dans la pièce. De dos, la carrure large pourrait laisser penser à celle de la plupart des hommes de l'AFS, mais le tablier blanc montre qu'il n'appartient pas à ce corps de métier. De plus, de face, le ventre bedonnant infirme encore plus cette hypothèse. L'homme est imperturbable et s'occupe de faire de la pâte à pain en ignorant la présence d'Enzo dans la cuisine.
Le carrelage blanc reflète la lumière artificielle des néons et éblouit quelque peu Enzo. Tout rutile dans cette cuisine, c'est bien rangé. Enzo s'empare d'une spatule en bois, abandonnée sur le plan de travail. Il la soupèse, la tourne dans tous les sens pour s'occuper l'esprit. Puis, il se décide à parler.
— Bien, merci de l'accueil, Mario. Je vais vous payer la nuit qu'ils ont passé chez vous, et vous n'entendrez plus jamais parler d'eux. Vous êtes des bons citoyens.
L'homme répond par un grognement, et ne tourne même pas la tête vers Enzo. Ce dernier, mal à l'aise, continue donc :
— Sur quel téléphone dois-je verser le...
— Celui de Sophia.
— Ah.
Pour l'instant, le téléphone de la femme était entre les mains de Julien.
— Bon, et bien, dans ce cas, je vous payerai dans quelques minutes quand on aura mis la main sur Julien. Encore merci.
L'homme ne répond pas, et lui tourne toujours le dos. Enzo n'insiste pas. Il repose la spatule sur le plan de travail, et se dirige vers la porte pour sortir. Il voulait prendre l'air frais dehors. Julien et Jen devaient maintenant être partis et seraient arrêtés d'une minute à l'autre.
Soudain, la porte s'ouvre. Enzo s'attend à voir apparaître la femme rousse, mais ce n'est pas elle. Devant lui, se dresse Julien. Il ne bouge pas et jette un rapide coup d'œil à la cuisine. Le regard du jeune homme s'arrête sur le dos de Mario. Julien n'a pas encore vu Enzo. Il a le téléphone de Sophia à la main.
Il est venu rendre le téléphone, songe Enzo. Cela n'était pas prévu dans le plan. Julien se met à bafouiller :
— Euh, je suis venu rapporter cela à...
Cette fois, Mario se retourne et dévisage Julien. Il semble aussi surpris qu'Enzo de le voir ici. Il fallait qu'Enzo agisse, mais Julien était trop près de la porte. Dès qu'il s'apercevra du guet-apens, il s'enfuira. Une nouvelle fois. Enzo devait être stratégique. Il se renfonce doucement dans l'ombre, derrière un pilier de la cuisine. Julien ne l'a toujours pas vu.
Le jeune homme s'avance de quelques pas, tendant le téléphone au cuisinier.
— Vous pourriez le lui rende pour moi ? Je ne sais pas où elle est, et... Nous devons partir.
— N'approche pas ! Reste où tu es.
Enzo sursaute. Le Promis de Sophia a presque crié. Pourquoi refuse-t-il que Julien approche ? Il fallait au contraire qu'il s'avance pour qu'Enzo puisse se glisser entre lui et la porte. Julien semble lui aussi perplexe et se fige au milieu du mouvement qu'il était en train de faire.
— Je ne vais pas vous faire de mal, argumente-t-il maladroitement.
Enzo décide de sortir de l'endroit où il est caché. Il envoie en vitesse un message à Bill pour le prévenir de la situation. Peut-être que ce dernier aura le temps de remonter la rue pour se poster devant la porte du gîte et intercepter Julien.
— Bien sûr que tu ne vas pas lui faire de mal : je suis là pour t'en empêcher, fait Enzo en sortant de l'ombre.
Enzo regarde le visage de Julien se décomposer et pâlir. Le téléphone de Sophia tombe sur le carrelage. Il se délecte de la peur qu'il lit dans les yeux du jeune homme. Un sourire se forme alors sur les lèvres, qu'il ne peut réprimer. La peur peut parfois être une arme assez puissante. Enzo le savait d'expérience : lorsqu'il arrêtait des non-conformes, il y avait basiquement deux types de réactions. Ceux qui se figeaient et ne pouvaient alors plus bouger, et ceux qui s'animaient avec l'énergie du désespoir. Ceux-là étaient bien sûr plus difficiles à maîtriser, car plus imprévisibles. Visiblement, Julien appartenait à la première catégorie.
— Je ne pensais pas que tu étais assez idiot pour venir jusqu'ici. À vrai dire, j'avais prévu un autre programme.
Il hausse les épaules, d'un air dédaigneux. Il fallait vraiment être bête pour se jeter dans la gueule du loup. Enzo s'avance vers Julien. Il cherche à le contourner pour bloquer la porte, car si Julien reprend contenance, aucun doute qu'il se jettera vers celle-ci. Il continue donc le discours, dans le but de faire diversion :
— J'espère que tu t'es bien amusé durant les quatre derniers jours, car maintenant, c'est finit. Tout va rentrer dans l'ordre. Jen va rentrer chez elle. Moi aussi. Et toi, tu iras croupir dans le centre pour non-conformes.
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Capsule
Science-FictionAprès le Grand Soulèvement, des lois ont été créée pour satisfaire la population qui réclamait plus de sécurité, qu'elle soit financière ou politique. Ceux qui ont pris le pouvoir ont réussi à instaurer l'ordre et à rendre le monde parfait : il n'y...
