La nuit est bien tombée, enfin. Tom passe la tête par la porte d'entrée et hausse un sourcil en constatant que je suis assis sur les marches de sa baraque, clope aux lèvres, avec son plaid.
- Tu as besoin de quelque chose ? Bryan est parti se coucher, lance-t-il en me rejoignant. Et je vais aller faire pareil.
- C'est bon pour moi. Je ne vais pas tarder non plus mais j'ai besoin de souffler.
- On va y arriver, sourit Tom en s'accroupissant, une main sur mon épaule. Bryan est prêt à tout défoncer pour sa fille.
- Merci, c'est grâce à toi qu'on est là. Je sais vraiment pas si j'aurai pu le sauver sans toi...
- Hé.
Tom attrape doucement mon menton et m'oblige à le regarder. Ma clope se consume entre mes doigts, mon cœur me fait mal. Je retiens le soupir qui veut s'échapper de mes lèvres en affrontant Tom.
- J'ai trouvé les armes pour qu'il se batte, c'est vrai. Mais c'est toi qui l'as poussé à le faire. Je lui donne les moyens, tu le soutiens et il fait front. On s'en est toujours mieux sorti à trois, non ?
Un petit rire m'échappe et j'acquiesce, la gorge serrée. Un merci ne suffira pas mais il sait que je le pense, que mon coeur lui hurle à quel point je suis heureux de l'avoir dans ma vie. Tom sourit et attrape ma main, tire sur ma clope puis se relève en me relâchant.
- Ne te couche pas trop tard. A partir de demain, les choses vont s'enchaîner.
- Bonne nuit, je souffle alors qu'il retourne à l'intérieur. Et merci.
- Pas de soucis, Matt. Essaye de te reposer.
Je hoche la tête même s'il ne le voit pas et la porte se referme derrière lui. Puis je réalise que ses derniers mots à voix basse n'étaient pas pour moi mais pour Bryan qui vient s'asseoir à côté de moi. Son genou cogne doucement le mien et il me prend ma clope sans un regard. Je le laisse faire, les yeux posés sur la route. Pour la première fois depuis longtemps, le silence entre nous n'est pas rempli de non-dits, de tension, d'amertume.
Son épaule frôle la mienne et je pose mes coudes sur mes cuisses, tirant une autre cigarette de mon paquet. La seconde d'après, elle est allumée entre mes lèvres et je recrache la fumée. J'aurai envie de parler, d'avouer à Bryan tout ce que je ressens, de lui dire comment j'ai vécu ces dernières semaines, la façon dont j'ai réalisé mes sentiments. Je voudrais lui partager mes pensées, déverser mon amour et lui donner absolument tout de moi. Sauf que je n'en ressens pas le droit alors qu'il s'apprête à détruire sa vie de famille, qu'il a construit exprès pour m'oublier. Il l'a avoué, et une part de moi se déteste de l'avoir obligé à subir ça. Mais je sais qu'il m'en voudrait de penser ça, parce qu'il l'a désiré : il l'a fait en sachant qu'un bout de lui ne cesserait jamais de m'aimer. Seulement, est-ce que je peux encore récupérer cette partie et en faire l'entièreté de son âme ?
- Neuf ans.
Je fronce les sourcils sans lui jeter un regard alors que ces deux mots glissent entre nous. Je n'ai aucune idée de quoi il parle. On se connait depuis qu'on est bambin, donc bien plus que de neufs pauvres années.
- Neuf ans que je t'aime.
Mon coeur loupe un battement tandis que Bryan souffle la fumée de sa clope, toujours les yeux qui fixent un point devant lui. Et je m'oblige à faire de même, alors que tout en moi hurle de lui sauter dessus et de lui rendre cet amour qu'il a noyé pendant autant d'années.
- Je m'en suis rendu compte vers la fin de notre première année au lycée. On l'avait commencé en s'embrassant devant tout le monde et je la terminais en réalisant que j'étais tombé amoureux de toi. Je n'ai même pas eu peur.
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Forgiveness
Genel KurguÀ 25 ans, Matt et Bryan ont pris des voies différentes. L'un vit seul mais gagne bien sa vie. Quant à l'autre, il a une fille, une femme et travaille. Leur vie respective les éloigne mais leur amitié est trop forte pour qu'ils s'abandonnent. Jusqu'à...
