Je m'arrête de tracer des sillons sur le t-shirt de Sebastien sur lequel je suis assise. Je réponds à son air interrogateur par:
-Ok je...tu sais avec le pétage de plomb de Min Jung la dernière fois j'ai euh...j'ai cherché des choses sur le Japon. Enfin, je commençais quand je suis tombée sur les camps d'internement ici pendant la Seconde-Guerre mondiale. Je voulais t'en parler, mais je savais pas si...
-Eh ça va t'inquiète. Ça m'est pas arrivé directement. Mais oui, je m'y connais, tu te souviens de mon "A" en histoire?
Le fameux "A" qu'il a eu pour le contrôle portant sur ce sujet sensible. Il lui a valu une remarque d'un idiot du collège. Un idiot qu'Ivan a failli tacler. Je regarde Sebastien et lui dis:
-Je me souviens un peu de la leçon, mais je m'étais demandé si tu connaissais pas quelqu'un qui t'en avait parlé.
-Un grand-oncle éloigné, ça l'a fait carrément revenir au Japon. Enfin, ses parents l'ont décidé et je comprends...après Pearl Harbor et l''ordre de l'autre connard ils ont été vers les premiers japonais-américains à devoir partir de chez eux alors qu'apparemment il y avait pas plus patriotiques qu'eux. Ils avaient même un drapeau dans leur jardin. Ils réussissaient très bien aussi, ils avaient une grande maison, deux voitures et une blanchisserie. Mon grand-oncle me disait ça fièrement. Beaucoup de ces gens réussissaient donc, on peut se dire qu'il y a ça aussi.
-On voulait pas les voir s'en sortir.
-Peut-être, il y a toujours des motivations cachées et puis le truc du "on les soupçonne de trahison à cause de leur origine alors que certains n'ont jamais mis les pieds au Japon" c'est poussé. Bon, donc dès 1942, ils ont dû partir après avoir été forcés de vendre leurs propriétés pour presque rien. Ils ont laissé les voitures à une amie de la famille pour quand ils reviendraient et bien sûr on ne pouvait pas lui faire confiance. Enfin bref c'est une autre histoire. D'abord, ils ont été séparés, mon grand-oncle, sa sœur et sa mère étaient dans un camp avec des barbelés et des tours de guet. Ils vivaient dans des baraquements qui avaient l'air d'être faits pour des animaux avec beaucoup trop de monde et je te parle pas des toilettes. Il y avait beaucoup de choses insalubres.
Il grogne en contractant sa mâchoire puis ajoute:
-Et il...il y avait ce fils de pute de soldat. Il offrait du chocolat à des enfants et en échange...
Je souffle le cœur lourd et il me dit:
-Désolé.
-Non, c'est arrivé. Il faut pas faire comme s'il n'avait jamais rien fait. Je peux l'entendre.
-Et ça c'est une chose parmi d'autres, être une femme s'étant retrouvée seule là-bas c'était horrible parfois. Dans certains camps, ils pouvaient être malmenés comme pour se venger des japonais qui se battaient contre eux dans cette guerre...mais après mon grand-oncle et sa famille ont pu rejoindre leur père dans un nouveau camp. C'était différent, là-bas ils vivaient un peu mieux et avaient même une école et un journal. Et tu sais, malgré tout, certains japonais-américains ont même servi pendant la guerre dans le 442ᵉ Régiment de Combat, l'un des plus décorés de l'histoire militaire du pays.
Je souris avec lui et il renchérit:
-Oh et dans certains camps il y avait même d'autres origines, comme des allemands-américains et des italo-américains. Tu vois la parano?
-Je te le fais pas dire.
-Mon grand-oncle avait un truc pour une petite italienne qu'il croisait parfois, mais les gens se mélangeaient pas. Peu importe le fait qu'ils soient dans cette galère ensemble...
Je serre sa main et il embrasse la mienne, ce qui me fait sourire. Il me raconte:
-La famille de mon grand-oncle a été capturée parmi les premiers, mais aussi libérée parmi les premiers en 44. Et tu sais ce qu'ils ont eu? 25$ et un billet de train. Tout ça pour revenir et trouver que l'autre ordure avait vendu leurs voitures en disant qu'elle pensait qu'ils ne reviendraient pas. En plus de ça ils étaient vraiment appauvris, même s'ils avaient eu la chance on va dire de vendre leurs biens plutôt que de se les faire voler pendant leur absence. Ses parents ont fini par craquer et retourner au Japon. Là-bas, ils ont réussi à tout reconstruire.
Je souris et il tapote mon nez ce qui me fait rire doucement. Il reprend:
-En 88, le gouvernement s'est excusé et a accordé 20 000 dollars à chaque survivant. C'est vraiment rien pour ce qui leur ai arrivé. Ils ont sûrement dépensé plus à mettre tout ça en place.
-Je te le fais pas dire.
-En plus, beaucoup des gens de cette génération commençaient à mourir de vieillesse. Leurs héritiers ont pu avoir la compensation comme mon grand-oncle et sa sœur, mais c'est juste pas suffisant...
-Cette guerre a vraiment montré un sale reflet pour l'humanité.
Je me couche sur Sebastien qui m'enroule de ses bras, je profite de son odeur boisée et fruitée, quand il me dit:
-Mais c'est fini, pour l'instant.
-On va dire c'est fini, "point". Ok?
Il rigole et je me rassieds puis me lève dans l'espoir de fuir le programme initial. Mais il m'attrape en me disant avec un grand sourire:
-Hey où tu vas? On n'a pas fini.
Je dis longuement:
-S'il vous plait Professeur.
-Ok maintenant tu sonnes comme un fantasme bizarre.
-T'es juste obsédé.
-Non, chut. Écoute ton Sensei.
Je pouffe et réplique:
-T'es encore pire mon gars.
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Wabi-Sabi
RomanceAmina a toujours détesté les maths, mais en 17 ans, elle a appris à les maîtriser, habituellement sans problème. Mais c'était sans compter sur son étourderie, qui lui a fait oublier de noter un contrôle. Pour s'éviter les foudres de son père, elle s...
