Chapitre 3 - L'entretien préparatoire

122 11 6
                                        

J'invitais le référant à me suivre dans ma triste chambre, où seul un lit et quelques bouquins traînaient au sol. Paride compris sans doute qu'il n'allait pas pouvoir féliciter les lieux. Ce n'était pas très grave, je savais qu'il allait falloir briller par ma personnalité, à défaut de pouvoir me vanter de posséder des trésors. Je vis Paride s'asseoir sur mon matelas posé au sol, ce qui ne le mit pas à son avantage. Toutefois, avec sa grande taille, et malgré sa posture assise, le référant semblait aussi grand que moi. Je décidai de m'asseoir à mon tour, en face de lui, directement sur le sol froid. Aucun mot n'était encore sorti de ma bouche, et je sentais que j'allais bientôt devoir faire un effort d'élocution. Paride me regarda alors, et tandis que je m'attendais à ce qu'il use de la même froideur bienveillante que lors de ses discours face au peuple, je l'entendis me dire, d'un ton amical et sans complexe :

- Alors mon grand, tu auras bientôt 21 ans ?

Cette question n'avait de ridicule que le fait que Paride se trouvait dans ma chambre précisément pour cette raison. Si cela n'avait pas été le cas, le référant ne se serait jamais assis sur ce matelas abîmé, et n'aurait jamais discuté avec moi. Car Paride, comme ses prédécesseurs, avait la lourde tâche de ne jamais trop sympathiser avec la nation, sans quoi, il perdrait son influence autoritaire, ce qui le pénaliserait en cas de soulèvement sociétaire au coeur de Dillermo. Timidement, je finissais par lui répondre que oui, que j'allais enfin vivre ce grand moment tant attendu. Je n'eus pas vraiment le temps de finir mon analyse sur la question, puisque Paride fut, à l'évidence, trop attiré par l'envie de me couper la parole. L'homme m'interrompit pour me poser une question à laquelle je n'avais encore jamais réfléchi.

- Mais Khalek, en quoi est ce un grand moment ? Es tu sûr que c'est ce dont tu as toujours voulu ?

Déconcerté par son interrogation, je ne sus pas vraiment quoi lui répondre. Je marmonais sans vraiment trouver de réponse adéquate à la situation. Et après avoir tenté de me sortir de ce moment gênant, je vis Paride éclater de rire comme un enfant. Il me regarda alors et m'assura que j'avais bien raison, que ce grand moment auquel je m'apprêtais à participer, allait changer ma vie. Je sentis s'infiltrer un soupir de soulagement, au creux de mon estomac. Durant un court instant, je m'étais convaincu d'être dans l'erreur. Et en bon référant, cela n'échappa pas à Paride, qui poursuivit la discussion en me conseillant de ne jamais me laisser déstabiliser par des propos qui ne vont pas dans le même sens de ce que je pourrai penser au plus profond de moi. Son approche me troublait, mais je sentis qu'il avait cette capacité d'adaptation avec l'humain, qui lui permettait sans nul doute de savoir comment s'adresser avec chacun d'entre nous. J'en étais sûr, avec Réro, les choses s'étaient forcément passées autrement.

Paride me fit alors un discours que, je dois l'avouer, je n'ai écouté qu'en partie. J'y ai retenu de nombreuses informations, sans pour autant être persuadé qu'elles aient été les plus importantes. A peine le temps de remettre toutes ces phrases dans un ordre cohérent, que je vis Paride se lever, me tendre la main, me souhaiter bonne chance, tourner les talons, et s'en aller. Je n'avais eu le temps de rien, et surtout pas de l'interroger sur tout ce que j'avais prévu. Le temps de penser à ce fait, j'entendis la porte d'entrée se refermer, et en courant à la fenêtre, je vis Paride s'éloigner pour disparaître dans une autre maison.

L'entretien était donc déjà fini. Je tentais alors de réunir mes esprits, et de revivre ce monologue pour lequel je m'étais finalement mal préparé. Mais j'avais beau y faire, les seuls souvenirs que j'en gardais étaient que j'allais changer radicalement de vie, et que, selon le sort qui serait le mien, je deviendrais ou non une figure incontournable de Dillermo. J'ignorais encore tout le sens de ces propos, mais j'imaginais que Paride savait de quoi il parlait. Il avait lui même vécu cette situation, des années auparavant, lorsqu'il avait été choisi comme nouveau référant.

Afin de m'aider à y voir plus clair, je décidai d'aller retrouver Réro. D'abord pour savoir comment son entretien s'était déroulé, mais également pour tenter d'obtenir les informations qui m'avaient échappées lorsque ce fut mon tour. Mes parents furent surpris de me voir sortir si peu de temps après le départ du référant, mais je ne pouvais rester enfermé dans ma chambre à ressasser des idées dont je n'étais pas sûr qu'elles soient fondées à ce moment là. Arrivé chez Réro, je fus rapide à le rejoindre dans sa chambre. Celui ci semblait perdu, déstabilisé. Je compris que, pour lui aussi, l'entretien s'était avéré aussi vide, qu'éprouvant. Il m'expliqua que Paride l'avait un peu bousculé dans ses retranchements, comme s'il avait voulu faire ressortir de lui une personnalité insoupçonnée. Mais Réro, calme et discipliné de nature, n'avait visiblement rien réussi à montrer de lui, que ce qu'il avait toujours été. Toujours selon lui, Paride lui aurait souligné son inquiétude concernant les capacités à survivre de mon ami, s'il devait devenir rapporteur. Mais Réro se fichait bien d'être rapporteur. 

Contrairement à moi, il n'avait aucun désir de titre particulier. Il était à l'inverse de ma logique personnelle, uniquement soucieux de ne pas devenir un sacrifié. Mais ce sort ne me semblait pas possible. Réro n'était certes pas la personnalité la plus épatante de Dillermo, mais il avait des qualités dont je ne doutais à aucun moment. A vrai dire, si j'avais été en charge d'attribuer les rôles de chacun, j'aurais probablement fait de lui un référant. Son attitude calme et posée aurait certainement été un atout dans ce genre de posture. Mais son manque de folie et d'intrépidité aurait pu lui coûter cher en tant que rapporteur, et cela, je ne pouvais le nier.

Finalement, Réro, bien trop inquiet de ce que l'avenir lui réservait, ne fut pas en mesure de m'apporter d'éléments supplémentaires concernant mes propres angoisses. Je rentrai chez moi plus perdu encore que lorsque j'en étais parti. 


DILLERMODes histoires addictives. Découvrez maintenant