3. La cérémonie

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En effet, ils y étaient, car cette porte resplendissante qu'ils avaient sous les yeux ne pouvait mener qu'au lieu de la grandiose cérémonie

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En effet, ils y étaient, car cette porte resplendissante qu'ils avaient sous les yeux ne pouvait mener qu'au lieu de la grandiose cérémonie. Certains de la une levèrent les yeux, non pas par curiosité mais par hasard, parce qu'ils avaient posé leur regard là au lieu d'autre part. Ils découvrirent des maisons qui dépassaient derrière, et tout ça en pierre et en bois peint, et puis derrière encore plus de maisons, toujours plus grosses, qu'ils finirent par identifier comme une ville avec une sorte de gros palais tout en haut. 

Qu'il puisse exister des lieux aussi contradictoires que le Tombeau et la ville resplendissante à seulement une journée de marche, cela paraissait étrange. Les Gardiens eux-mêmes regardaient furtivement ces enfants perdus avec un soupçon d'excuse, car l'homme était après tout sensible à l'écroulement intérieur qui suivait une incompréhension totale du monde. C'était fini pour eux, ils seraient toujours des étrangers partout, ils seraient toujours de pauvres enfants avec lesquels la vie avait utilisé un langage trop compliqué, au point qu'ils s'évertueraient dans le futur d'en dégoûter aussi les autres.

— 1,2,1,2... Tous prêts ? C'est parti !

La grande porte s'ouvrit et ils la traversèrent dans un défilé ordonné, chacun s'appliquant à imiter de son mieux son voisin. Les premiers furent surpris par la foule qui les regardait passer, attentive et solennelle, car ce n'était pas courant que quelqu'un les regardât avec intérêt. Il y avait décidément beaucoup de monde qui s'était donné la peine de rester debout dans les rues rien que pour apercevoir leur folklorique passage. Cela redonna un peu de courage aux gosses, il faut dire qu'ils en avaient, du courage, et pas qu'un peu, ils en avaient plus que toute cette foule réunie pour les voir. Ne fallait-il pas avoir du courage pour sortir un jour du Tombeau ? 

Pourtant, ce n'était pas exactement de l'admiration dont les regards les affligeaient, mais les enfants avaient tous la tête trop bloquée droit devant eux pour s'en apercevoir. Au bout d'un moment, on leur ordonna de s'arrêter sur une place immense devant le palais et on les fit mettre en lignes régulières. Cela fonctionnait si bien que les Gardiens ressentirent un agréable sentiment de satisfaction à la vue de leurs troupes parfaitement ordonnées. 

Quand le bruit des bottes claquant sur le pavé se fut complètement tu, on put entendre distinctement le murmure de la foule qui pointait du doigt et étouffait parfois un éclat de rire nerveux. La scène n'aurait peut-être jamais pris fin si une autre délégation n'était pas apparue à cet instant. Elle était à peu près semblable en nombre et en composition, à l'exception près que chacun de ses membres était vêtu de couleurs claires, allant du blanc éclatant au gris léger. Il y avait aussi cette espèce d'impression de détente qui filtrait à travers leurs rangs, comme si eux étaient en vacances et les autres pas.

— Je suis enchantée de vous voir, mes chers ! s'exclama une vieille femme au regard lumineux, vêtue de blanc. Je vois que vous avez su vous approprier cette place, comme à votre habitude. Seraient-ce là vos nouvelles tuniques noires, en première ligne ? La cueillette a été bonne, cette année.

— L'une de nos meilleures années en effet, répondit la Gardienne suprême. J'espère bien sûr qu'il en a été de même pour vous, même si je sais que nos techniques de cueillette diffèrent quelque peu... Nous avons d'ailleurs l'intention de vous en montrer un échantillon.

La Gardienne suprême réfléchit un instant, appela l'un de ses subalternes qui lui chuchota en hâte un mot à l'oreille, puis elle entonna :

— 502 et 289 de la sixième, 498 et 423 de la une.

On se présenta sans faute et dans le plus bref délai. Quel honneur d'être appelé par la Gardienne suprême elle-même!

— Je décrète un combat par équipe. Veillez à montrer vos talents sous le meilleur jour. Si vous devez mourir, faites-le de manière spectaculaire, compris ? Mesdames et Messieurs, pour votre seul plaisir aura lieu sous vos yeux le combat palpitant entre 289, 498, et 502, 423 !

423 leva la main comme les autres à l'annonce de son numéro. Les deux adversaires seraient coriaces. Mieux valait ne même pas penser à celui de la sixième, 502 s'en chargerait avec un peu de chance, mais même la fille de la une paraissait décidée à en découdre, stimulée comme elle l'était par le regard de la foule. 423 ajusta sa tunique et sa cagoule tout en allant se placer au centre de la place. Son partenaire ne lui lança pas un seul coup d'œil. 

En observant plus attentivement sa posture, 423 se rendit compte qu'il se préparait pour un duel et non pour un combat par équipe. Il faudrait donc se résigner à un double duel, puis à une exécution sommaire. 

Le gong retentit. Le combat commença immédiatement, mais pas là où l'on pourrait s'y attendre. Avec un geste sec pour ne pas perdre trop de temps, 289 de la sixième poignarda dans le dos sa coéquipière. Voyant cela, 423 se pétrifia sur place. 

Mais pas le temps d'être pétrifiée, il fallait bouger tout de suite, prendre la fuite. Il n'y aurait pas de double duel et elle aurait dû s'en douter depuis le début. Pourquoi garder une fille inexpérimentée de la une dans ses pattes lors du combat qui peut mettre brusquement fin à la vie miraculeuse d'un homme de la sixième ? C'était prendre des risques inconsidérés et accorder de l'importance à ce qui en était dépourvu. Grâce à ses prodigieux réflexes, le couteau tueur de 502 ne réussit qu'à tracer une longue estafilade dans le dos de 423, qui s'enfuit sans demander son reste. 

Secouée, encore tremblante de la soudaine dose d'adrénaline qui venait de la traverser, elle partit se réfugier aux abords de la foule, tout près de la deuxième délégation qui la suivait des yeux. Elle demeura là tout au long du combat titanesque entre les deux adversaires de la sixième, muette et attentive. Les gens l'observaient avec intérêt, comme s'il s'offrait à leur regard un spécimen tout particulièrement intéressant. Malheureusement pour eux, on ne pouvait distinguer grand chose derrière les minces trous de sa cagoule noire. 

Que voudrait-elle, si elle le pouvait, n'être que l'un de ces gens, n'être qu'une simple spectatrice ? C'est presque une douleur physique de se trouver si près d'eux et de leur inspirer un tel dégoût. Si seulement elle pouvait enlever sa cagoule, découvrir ses grands yeux gris-vert et ses mèches blondes, alors ils seraient forcés d'admettre qu'elle leur ressemblait de manière tout à fait frappante.

Pendant ce temps, le duel atteignit son apogée grâce au coup fulgurant porté par 502 sur son opposant, ce qui eut pour effet direct de lui ouvrir largement la tête. Cependant, le gong de la victoire ne retentit pas immédiatement puisque 498 crachait encore faiblement malgré le poignard planté dans son dos. 502 s'avança non sans lassitude pour l'achever quand le gong retentit finalement. La petite avait choisi le bon moment pour mourir. 502 se contenta d'hausser négligemment les épaules en remettant le couteau à sa ceinture. 

La foule applaudit froidement les deux victorieux tandis qu'on évacuait les corps, puis chacun reprit sa place dans les rangs, 423 s'étonnant d'être encore vivante.

La suite se déroula sans accroc, on présenta de chaque côté ses meilleurs éléments, on procéda aux rituels habituels mais tous nouveaux pour ceux de la une, qu'on appela enfin en dernier lieu, en guise de clôture pour la cérémonie. Il leur fut symboliquement confié à chacun un couteau en fer de bonne qualité, bien qu'on leur rappela maintes fois que leur enseignement au combat ne se limiterait pas qu'au seul couteau. Puis, étant à peine conscients d'avoir été propulsés tout à coup en seconde section, ils quittèrent la ville.

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