Cachée au fin fond du Tombeau, Yana n'a eu aucun mal à devenir une terrible tueuse. Mais lorsqu'elle émerge enfin à la lumière du dehors, ses crimes ne peuvent plus être ignorés de personne.
Alors, comment mentir à Malo, l'héritier de l'Empire qui l...
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Quelques temps plus tard eut lieu l'épreuve des obstacles. Les punitions quotidiennes avaient efficacement réduit de moitié le nombre de participants depuis le début de l'année. Les enfants qui vivaient encore n'étaient pas très différents de ceux qui étaient morts, ils étaient changés. On disait souvent que le tombeau en était un pour tous, que personne ne sortait vivant de là-dedans, même ceux qui finissaient par le quitter. Tous les enfants étaient destinés à y mourir, d'une manière ou d'une autre.
Le départ fut donné. Deux cents ombres grouillantes s'élancèrent dans un seul mouvement, et la course se transforma rapidement en cohue. Les plus forts piétinaient les moins forts, les faibles les plus faibles, si bien que chacun eut bientôt quelqu'un à piétiner. Le bruit surtout était très inconfortable, les cris aigus se répercutaient en échos sonores le long des murs interminables du tombeau.
Le premier obstacle apparut et remit un peu d'ordre dans les rangs. Il s'agissait de grimper sur un filet de plusieurs mètres de haut. Les premiers arrivés passèrent sans encombre, un par un, comme des gouttes d'eau filtrant à travers un robinet. Mais à l'arrière, on s'agglutinait, on s'accrochait sans parvenir à se soulever.
Contre toute attente, 423 faisait partie de ceux-là. Elle n'était pour une fois pas en tête de liste, prête à franchir la ligne d'arrivée. Elle saisit un bout de corde à pleine main et fut en haut en un instant. Cependant, cela ne pouvait pas se passer aussi bien. Tout le monde savait ce que cela signifiait de rester coincé derrière le premier obstacle. Alors, dans cet élan surprenant de celui qui avait tout à gagner, plusieurs doigts fantomatiques agrippèrent ses chevilles et ses mollets, enfonçant leurs ongles dans sa chair pour une meilleure prise, et l'attirèrent irrésistiblement vers eux.
Mais 423 ne fut pas surprise par son infortune. Sans perdre un instant, elle enroula ses jambes dans le filet de façon à y être solidement attachée, puis elle attrapa une gamine par le col et la fit passer de l'autre côté. Son geste opéra sur les enfants hagards comme de la magie. Aussitôt, les doigts griffus se retirèrent et une multitude de mains blanches se présentèrent, douces et accueillantes. Un long travail fastidieux commença.
423 sentit ses bras fatiguer et se prépara mentalement à glisser du bon côté du filet, quand tout d'un coup un garçon costaud qu'elle venait de hisser s'emmêla à son tour les jambes et prit le relai. Puis un second se joignit à eux. Et un troisième. Et... Bientôt, ils furent une dizaine sur le filet à épauler 423 dans sa besogne.Dès qu'il ne resta plus personne, ils trébuchèrent en se tenant par la main jusqu'à l'obstacle suivant, une échelle suspendue qui, avec leur épuisement, semblait impossible à franchir.
Etrange ! Quelques autres les avaient attendus, ils avaient déjà eu le temps de former une passerelle humaine qui les amena sans effort de l'autre côté. Lorsque la journée toucha à sa fin, la totalité des enfants avait réussi à traverser les obstacles et embûches du parcours. Ils avaient conscience qu'un moment historique venait d'advenir. C'était certainement la toute première fois qu'il n'y aurait pas besoin de punitions.
A partir de ce jour, les choses changèrent considérablement au tombeau. Alors que 423 figurait comme l'extraterrestre du groupe, celle à qui on ne perdait pas une occasion de rappeler son incontestable différence, elle devint dorénavant l'élue des enfants. C'était plus que de la reconnaissance qui animait leurs regards quand ils posaient les yeux sur n'importe quelle partie de son corps, plus fort même que de l'admiration. Chaque enfant croisant son chemin était saisi d'une humble vénération, qui s'imposait dans ses pensées le soir comme une sorte de prière. Il s'estimaient tous contents de partager leur malheur avec 423, de pouvoir lui parler et de se voir parfois répondre. Certains se pensaient même chanceux d'avoir été désignés entre tous les enfants de la Terre pour assister à ses exploits.
On aimait à l'impressionner, gagner son estime, attirer son attention par n'importe quel moyen. Sa présence agissait sur eux comme une sorte de remède qui leur faisait espérer à plus grand. 423 était un idéal qui ne faiblissait pas, intransigeant, fort et hors de portée.
Une hiérarchie commença aussi à s'installer. Les enfants les plus robustes et retors formèrent naturellement une caste sélective où la compétition était rude. Ils vivaient seuls, n'acceptaient l'aide de personne et faisaient tout pour se faire remarquer. Certains étaient plus cruels que la norme et inspiraient presque plus de crainte que les Gardiens eux-mêmes. A l'opposé, les faiblards, s'ils étaient facilement identifiables, étaient aussi les moins nombreux. C'était d'ailleurs une catégorie qui finirait par disparaître complètement.
Tous en tout cas avaient un point commun : ils obéissaient aux ordres. Quelques-uns iraient même jusqu'à se laisser mourir de faim si on ne leur disait pas de manger. Ceux-là étaient appréciés des Gardiens, car ils ne demandaient pas beaucoup d'énergie à s'occuper. Cependant, tous ces enfants étaient plus ou moins liés par un accord tacite qui les conduisait à ressentir parfois les mêmes émotions au même moment. Cela pouvait se passer au beau milieu d'une épreuve, ou en faisant la queue devant le réfectoire. 423 disait quelque chose, n'importe quoi, et on l'écoutait. Car elle avait été élue au suffrage quasi universel direct de l'approbation silencieuse.
Cette hiérarchie n'inquiéta pas trop les Gardiens, habitués à voir de nouvelles règles se créer chaque année. Certains ne purent s'empêcher de remarquer qu'une autre autorité agissait sur le cerveau des enfants, mais ils y virent un règne de 423 par la terreur, alors qu'il en était tout autrement.
En effet, 423 ne manifesta aucun signe de compassion ou de tendresse par la suite, elle se montrait même plus froide et dure que jamais, tuant quand nécessaire, laissant les autres souffrir s'il le fallait. On ne comptait plus maintenant les punitions en tous genres, on pouvait même dire que les Gardiens développaient des trésors de créativité en la matière. Et 423 était la première partout, la première pendant les compétitions, la première à tuer. Elle le faisait avec tant d'efficacité que parfois on avait à peine fini de donner la consigne qu'elle attendait déjà la suivante.
— Une bonne future tunique noire, répétait les Gardiens chaque jour. Scrupuleuse dans l'accomplissement de sa tâche et d'une rigueur exemplaire.
Oublié, le geste téméraire sur le filet, du moins, oublié pour elle. Mais les autres, eux, n'oubliaient pas. Et étrangement, son apparente insensibilité ne faisait que motiver plus encore les enfants à chercher son approbation.
Un autre changement radical advint. Les temps de repos habituellement silencieux et austères devinrent petit à petit le théâtre de la vie d'avant. On prenait la parole tour à tour au milieu d'un cercle de visages attentifs pour raconter les merveilles passées, le souvenir d'un regard, d'une mésaventure, d'un sourire.
Quand l'année tira à sa fin, les enfants firent comprendre à 423qu'ils désiraient l'entendre parler. On chuchotait qu'elle ne disait pas grand chose, qu'elle restait souvent silencieuse. On l'estimait surtout pour ses actes, les enfants espéraient maintenant d'elle quelque chose de plus personnel peut-être. Mais comme si elle attendait depuis toujours d'être interrogée, elle parla immédiatement et sans gêne...