Al

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Un jus amer et abondant coule le long du menton mal rasé du pionnier. Ce dernier croque à pleines dents, sous l'oeil indéchiffrable de ses gardes.
Malgré un très mauvais goût, la faim aidant, Fys dévore sa maigre pitance.
Après qu'il ait terminé, il tente de se lever. Des élans de douleur lui parcourent le corps, lui remémorant sa chute dans le fleuve. Son équipe. Les visages de ses compagnons défilent devant ses yeux. Un autre éclair de souffrance traverse son dos. Quoi qu'il arrive, il ne pourra pas se lever avant un moment. Alors que les grandes créatures cliquètent, grincent et sifflent, le pionnier s'endort d'épuisement.
Il est réveillé soudainement à l'aube. Le bruit provoqué par l'habituelle activité de la faune et de la flore locale se trouve perturbé. Une onde sonore balaie le campement dans lequel se trouve le pionnier. Elle déchire la quiétude, et fait se retourner chacun des gardiens. Une explosion. Forte.
Elle est lointaine, mais étant donné de l'inquiétude de ses soigneurs, Fys présume qu'il s'agit d'un évènement inhabituel, sauf si la réaction des créatures insectoïdes s'avère être de la crainte. Une théorie perverse traverse son esprit, et s'empare de ses pensées. La peur grandit peu à peu dans son estomac, alors que cette idée terrifiante se conforte dans sa tête.

*

Al sent la torpeur, brouillard invisible et inodore, se dissiper. Peu à peu, ses sens s'éveillent et prennent connaissance des informations extérieures. Elle sent deux pressions le long de son dos. Comme si deux branches très droites la séparaient de la mousse fraîche et tendre en contact avec ses mains. Puis, les souvenirs reviennent par bribe. Fys, son sauveur. La marche oppressante dans la forêt. Une douleur au bras, puis le sommeil profond. Après ce processus de remémoration, Al ouvre les yeux.
Elle pousse un petit glapissement de surprise et de peur mêlées. La jeune femme est enfermée dans une cage cubique, de deux mètres de côté, toute faite de bois brut. Elle examine les environs, mais ne remarque rien dans la pénombre de l'aube. Malgré cette cage, aucun lien ne la gêne quand elle se met debout. Elle prend un barreau de bois bleu dans chaque main. Ce faisant, elle remarque une sorte de petit cocon de soie couvrant la blessure au niveau de son bras. La matière est gluante, et colle à ses doigts. Alors que des traits de lumière filtrent à travers la canopée et que les yeux verts de la jeune femme s'habituent au manque de clarté, elle distingue une forme haute de près de trois mètres se dirigeant vers elle. Apeurée, elle se réfugie au fond de son minuscule enclos . Devant ses yeux se dresse un monstre bardé de crochets en tout genre. Des pattes au sommet du crâne, en passant par les flancs, tout le corps vert de l'animal est habillé d'excroissances acérées. La créature observe la jeune rousse de ses yeux à facettes, et ouvre la cage. Elle dépose devant Al une coupelle du même bois bleu, dans laquelle se trouve de l'eau. Puis, le geôlier tend un fruit, enserré dans ses pattes griffues. Tremblant comme une feuille, Al reste sur ses gardes. Soudain, d'un geste vif et imprévisible, la créature saisit le bras blessé de la pauvre jeune femme, qui tente en vain de se débattre. Rapprochant sa tête hideuse, elle fixe le bras découvert d'Al. Ses mandibules longs de presque dix centimètres s'approchent de la chair tendre et nue du bras de la jeune femme, qui serre les dents, attendant la morsure. Un liquide chaud vient se déverser sur son bras, à l'endroit exact de sa blessure. Al ouvre les yeux, intriguée par l'absence de douleur à laquelle elle s'attendait. Entre les chélicères horizontaux de la bête se forme une pâte grisâtre qui s'écoule sur la matière déjà présente.
La tête triangulaire de l'animal se relève, libérant le bras de la jeune femme.
Celle-ci bredouille un vague "merci" qui attire l'attention de la créature. Un léger sifflement s'échappe de l'abdomen de l'insecte.

"Bonjour" tente Al.

Nouveau sifflement. La créature penche la tête sur le côté, comme pour mieux écouter. Après deux petites minutes d'interaction de la sorte, le geôlier quitte la jeune femme et se dirige vers une sorte de sac en toile argentée.
Le ventre d'Al la rappelle à l'ordre. Elle n'a pas mangé depuis midi la veille. Elle s'approche de la gamelle que lui avait apporté son geôlier. S'asseyant sur une souche proche, elle cherche des yeux son scanner. Suivant les conseils de feu Fys, elle voudrait analyser le fruit avant de le manger. L'insecte géant revient, et pose son sac devant elle. Il contient les affaires de la jeune femme, qui s'empresse de récupérer le scanner. L'écran digital s'allume, et un signal sonore résonne entre les troncs. Intrigué plus qu'apeuré, l'animal tente de toucher l'écran avec sa patte. Celle-ci passe à travers l'écran, faisant reculer instantanément la créature. Après une petite seconde d'attente, pour ne pas faire peur à l'animal, la jeune femme analyse le fruit.
"Comestible" annonce la voix digitale, ne manquant pas d'intriguer le grand insecte.
Al range son scanner et croque dans le fruit, sous le regard observateur de son ravisseur. Puis, elle saisit la gamelle et prend une gorgée d'eau. La tête rejetée en arrière, elle sent la patte de l'animal passer dans sa chevelure abondante, répandue sur ses épaules.

"Quel curieux animal, pense-t-elle. On dirait presque que ses réactions sont celles d'un humain découvrant la douce fourrure d'une nouvelle espèce fraîchement découverte."

Après que la jeune femme se soit nourrie et désaltérée, l'animal l'attrape délicatement entre ses deux pattes antérieures . Al ne se débat pas. Elle se doute que si la créature avait eu l'intention de la dévorer, ce serait déjà fait.
Prise entre les grandes pattes griffues de l'insecte, elle ne peut que crier lorsque cette dernière commence à escalader un arbre proche à une vitesse folle.
Sautant d'une branche à une autre, agrippant des lianes, se propulsant de cime en cime, l'insecte géant semble tout à fait à l'aise dans son environnement. Trônant sur le dos de la bête, fermement cramponnée, Al admire la beauté vierge de la jungle vue du dessus. Elle remarque, au bout d'une dizaine de minutes de course effrénée, que d'autres créatures se déplacent de la même façon, convergeant toutes vers un point précis. Un arbre immense, dépassant de cinquante mètres les autres feuillus, pourtant hauts de trente bons mètres. D'un diamètre d'au moins quinze mètres, le tronc millénaire de l'arbre est d'un bleu quasi électrique, plus marquant encore que les autres feuillus de la jungle.
Une fois arrivés à proximité de l'immense tronc, Al remarque tout un village fait de lianes et de bois. Se propulsant d'arbre en arbre, sa monture se dirige droit vers une partie plus éloignée. La jeune femme aperçoit des sortes de petits cubes tressés, au sol.
Puis, elle réalise avec horreur ce que sont ces cubes.

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