prologue.

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04 Janvier 2024.

J'avais douze ans.

Ce matin-là, grand-mère s'était assise à mes côtés pendant que je prenais mon petit-déjeuner. Ceci m'avait tellement étonné que j'avais failli m'étouffer avec mon riz. Les mains liées devant elle, elle avait attendu, impassible que ma toux se calme pour m'ordonner de mettre de beaux habits, de me peigner correctement et d'aider Dae Hyun à en faire de même. Ça ne m'avait pas interloqué plus que ça sur le moment parce que grand-mère était comme ça. Dure et exigeante. Presque insensible. Ce n'était pas la première fois qu'elle agissait ainsi. Puis étant donné le jour, j'avais espéré une surprise...

Alors j'avais reposé mes baguettes sur le bol encore à moitié plein pour me rendre dans la chambre de mon frère qui dormait toujours. Je m'étais installé sur le bord du lit et l'avais observé un long moment, caressant même par instants ses cheveux sombres. Quand je le voyais ainsi, il me semblait si paisible que je n'avais jamais envie de le réveiller. Mais pour éviter de me faire disputer par grand-mère, je n'avais pas eu le choix. J'avais posé ma main sur son épaule que j'avais secouée un peu en murmurant :

— Dae-Dae...

Il avait grommelé et j'avais recommencé. Il avait bâillé tout en se frottant les yeux de ses petits poings. Il était trop mignon, comme ces chatons en vidéo sur Internet. J'avais souri, attendri, et lui avais soufflé :

— Allez ! Lève-toi.

Pendant qu'il finissait de sortir de son sommeil, j'en avais profité pour aller préparer ses habits.

— C'est un ordre de grand-mère ! Dépêche-toi !

Sur ces mots, j'avais quitté la pièce pour regagner ma chambre. Lorsque j'avais enfilé ma chemise blanche avec précaution, un cri avait résonné dans la maison. C'était ma mère. Inquiet, j'avais couru dans les couloirs pour la rejoindre. Une voix trainante et froide m'avait cependant obligé à m'arrêter derrière une porte :

— Madame, ne faites pas d'histoires...

— Je... Je n'en fais pas... Je suis chez moi et...

Ma mère semblait au bord des larmes. Dans un élan de courage que je ne me connaissais pas, j'avais jeté un coup d'œil dans le salon. Face à trois individus, un en costume noir et deux autres en combinaison bleue que je n'avais jamais vus ici, grand-mère était bien droite alors que mon père enlaçait sa femme pour la réconforter. Depuis toujours, mes parents m'avaient paru grands et forts, mais à présent, ils étaient si misérables et tristes...

— Plus pour longtemps, avait affirmé l'homme du milieu après avoir regardé des papiers qu'il tenait.

— Nous avons travaillé toute...

— Ce ne sont pas mes affaires, madame, avait-il coupé la parole à ma mère. Je fais seulement mon métier. On me dit de vider cette maison, je le fais. Un point, c'est tout ! Alors, ne compliquez pas les choses inutilement.

Cette fois, les pleurs de ma mère n'avaient pas été retenus et avaient été suivis de près par les miens. Ces hommes venaient prendre nos affaires... Pourquoi faisaient-ils ça ? Je n'étais pas très vieux, mais je savais que nous avions de l'argent, beaucoup. Assez pour obtenir tout ce que Dae et moi voulions. Alors pourquoi devions-nous subir ça ? Pourquoi maman se mettait dans un tel état ? Je regardais autour de moi, essayant d'imaginer notre chez nous sans les tableaux et les objets décoratifs, mais surtout les meubles. Comment allions-nous vivre sans tout ça ?

Les sanglots de ma mère avaient été de plus en plus bruyants malgré le fait que son visage était enfoui dans le torse de mon père. L'envie de les rejoindre m'avait étreint. J'avais besoin de réponses, d'être rassuré moi aussi. Mais la voix cassante de notre aïeule m'en avait dissuadé :

— Lim Ji-Ae, tenez-vous ! Vous me faites honte !

En écoutant ces mots, j'avais souhaité faire un câlin à ma mère, mais j'en étais incapable, la peur de grand-mère étant trop ancrée en moi. Mes pensées avaient cessé quand des doigts avaient tiré sur le pan de ma chemise que je n'avais pas eu le temps de rentrer dans mon pantalon. Je m'étais passé une main sur le visage et l'avais tournée vers Dae qui était à mes côtés.

— Qu'est-ce qu'elle a, maman ?

Il avait posé sa question tout bas, lui aussi était sûrement effrayé par la situation et notre aïeule.

— N'aie pas peur... tout va bien.

— Si c'est vrai, pourquoi maman pleure ?

— Je... Je ne sais pas, Dae-Dae, avais-je répondu, sincère. Mais tu connais papa et maman... Ce sont les plus forts. Tout va bien aller. Et puis, je suis là, moi... Je serai toujours là pour toi.

— Tu me promets ?

J'avais penché la tête sur le côté, attristé. J'étais autant perdu que lui. Ces cris, ces hommes, cette situation me faisaient peur à moi aussi. Mais je devais le protéger. J'avais dégluti et retenu comme je le pouvais ma lèvre inférieure de trembler et mes pleurs de couler à nouveau. J'avais tendu mon auriculaire à Dae et lui avais murmuré :

— Promis, petit frère.

Souriant, il avait lié nos doigts, dans un geste solennel.

— Allez, retourne dans ta chambre et cache tous les jouets que tu peux sous le parquet, OK ?

Il était parti à toute vitesse faire ce que je lui avais demandé et j'avais inspiré avec force. J'avais voulu reporter mon attention à ce qui se passait dans le salon, mais je m'étais retrouvé à la place nez à nez avec ma grand-mère. C'était une grande dame, magnifique. Distinguée, disait maman. Mais son visage était toujours si froid. Je n'avais pas le souvenir qu'elle m'a pris une seule fois dans ses bras de toute ma vie. Elle s'était accroupie devant moi, posant ses mains sur mes épaules frêles. Elle les avait serrées, me tirant une grimace.

— Tu es celui qui ramènera l'honneur dans la famille. Il ne peut en être autrement.

Machinalement, juste parce que j'avais l'impression que c'était ce qu'elle attendait de moi, j'avais hoché la tête. Elle avait chuchoté un très bien avant de se lever et de disparaître au bout du couloir. Ce que je n'avais pas compris à cet instant, c'est que nous venions de tout perdre. Certes nos meubles, les jouets que nous n'avions pas eu le temps de cacher, notre maison, notre argent. Mais aussi notre honneur, notre réputation, notre patrie et plus grave encore, grand-mère...

Je n'avais plus que ces deux promesses faites le jour de mon anniversaire.

someone like you. - idy 3Où les histoires vivent. Découvrez maintenant