Le désespoir lui-même, pour peu qu'il se prolonge, devient une sorte d'asile dans lequel on peut s'assoir et se reposer, Charles Augustin Sainte-Beuve.
Cette nuit-là, des souvenirs dont elle ne connaissait même pas l'existence ressurgirent. Ils étaient si violents qu'Illéa se réveilla en pleurs et en sueur. Elle avait revu tellement de visages, des personnes qu'elle aurait préféré oublier. C'était si dur pour elle d'affronter ses propres fantômes. Comme pour se rassurer, elle retraça les sillons laissés par ses coupures sur les avants bras. Ce simple geste, bien qu'étrange et plutôt effrayant, la rassura. Il lui rappelait que la mort n'était peut-être pas si lointaine que cela.
Se remettant de ses émotions, elle se rendit dans la salle de bain, tenta de s'observer dans le miroir, mais ne réussit pas à tenir plus de quelques secondes à la vue de son visage ravagé par les cernes et les larmes. Elle souffla un grand coup, se rinça le visage et se maquilla très légèrement afin de masquer le désastre. Ensuite, elle enfila son pull noir ainsi que son jean, chaussa ses baskets, prit un fruit pour la route et partit en direction du lycée.
En arrivant, elle rejoignit immédiatement ses deux compères, tout en essayant de leur sourire. Elle essaya même de plus s'intégrer à la conversation qu'habituellement, elle était bien décidée à ne plus faire souffrir ses amies. Enfin du moins essayer.
Le cours de langue passa très lentement pour Illéa. Judie et Ally, elles, étaient très concentrées, elles n'avaient malheureusement pas la chance d'assimiler aussi vite que leur amie. Cette dernière ne pouvait s'empêcher de regarder par la fenêtre, très peu intéressé par les gens qui l'entouraient. Malheureusement, le petit bruit de fond lui tapait sur les nerfs. Sans qu'on ne se sache pourquoi, ses cinq sens étaient très sensibles, mais surtout son ouïe. Elle ne supportait pas le bruit, ce dernier lui donnant toujours d'énormes migraines.
Soudain, le ciel s'assombrit et des gouttes d'eau se mirent à tomber. Malgré elle, elle esquissa l'ébauche d'un sourire et chercha du regard Emerson. Ce dernier aussi n'écoutait absolument rien au cours, ce qui ne changeait pas de d'habitude. Il eut le même réflexe que la jeune femme et leurs yeux se croisèrent. Remplis de malice et de joie pour Emerson et de timidité pour Illéa. Ce qui ne lui ressemblait pas. Il n'y avait que le grand brun pour réussir à provoquer ce genre de sentiments chez elle. Elle coupa court à leur accrochage visuel, sachant très bien qu'elle ne faisait pas le poids face à lui et ses iris émeraudes. Lui, ne la lâcha pas du regard, se délectant de sa beauté. Beauté dont elle ne semblait pas connaître l'existence, pourtant elle était bien là, et tous les garçons du lycée l'avaient déjà remarqué, seulement aucun d'eux n'avaient envie de se faire remballer violemment par la jolie brune.
Toute leur journée fut ponctuée de jeux de regards intenses et déroutants, dont Illéa ne comprenait pas la signification, et Emerson non plus d'ailleurs. Le cours de mathématiques finit par arriver, et encore une fois la jeune femme ne pouvait s'empêcher de paniquer à l'idée de faire une bourde, il faut dire qu'entre elle et les liens sociaux ce n'était pas une grande histoire d'amour.
Elle soupira longuement, tiraillée par ses angoisses. En le voyant passer le pas de la porte, souriant comme à son habitude et toujours aussi beau, elle essaya d'adopter un comportement naturel. Ce qui ne fut pas très concluant.
Emerson, lui, ne pouvait s'empêcher de rire de la situation. Il la trouvait tellement mignonne toute gênée comme cela, il faut dire que ça changeait de ses habituelles remarques sarcastiques.
Les deux heures étaient bientôt écoulées et Illéa n'avait pas encore commis de gaffes, elle se félicita mentalement, pensant avoir réussi à contenir son malaise. Emerson, lui n'avait absolument pas pu se concentrer sur le cours, bien trop amusé par toutes les réactions de la jeune femme, surtout lorsque celui-ci faisait exprès d'un peu trop s'approcher d'elle.
La sonnerie s'apprêtait à retentir lorsque la jolie brune fit maladroitement tomber son crayon en rangeant ses affaires. Le jeune homme se pencha alors sur sa chaise, en même temps qu'elle, voulant naturellement l'aider à le ramasser, mais ce qu'il vit lui glaça le sang si intensément qu'il crut s'évanouir.
En se penchant, la manche du bras gauche d'Illéa remonta doucement, laissant entrevoir ses cicatrices, ses si précieuses marques.
Il resta figé, ils ne les avaient pas vu en entières, mais il comprit assez rapidement de quoi il s'agissait. Même s'il préférait se tromper. Deux traits profonds, boursouflés et blanchis par l'âge entaillait son avant-bras, si bien tracés qu'on aurait pu penser qu'ils avaient été faits à la règle. Le fait qu'ils soient tracés à la verticale accentua sa pensée, il avait lu quelque part que pour que ce soit encore plus efficace, on devait se trancher les veines à la verticale.
Illéa récupéra son crayon et se redressa. Elle s'apprêtait à remercier le jeune homme, mais lorsqu'elle vit son regard effrayé porté sur son avant-bras, ses membres paralysés et ses yeux tristes, elle comprit immédiatement.
La sonnerie retentit. Une sonnerie qui parut durer une éternité. Le son assourdissant ne voulait plus quitter les oreilles d'Illéa. Elle recula vivement sa chaise du jeune homme mais ne put se lever, au risque de tomber. Personne n'avait vu ses cicatrices, hormis sa famille et les médecins, elle avait toujours tout mit en place pour que personne ne les voit. Mais cette fois-ci, les manches longues ne suffirent pas à cacher son secret. Sa tête se mit à tourner. Elle voulait s'enfuir, partir en courant et ne plus jamais le revoir. Il avait vu ses faiblesses, il avait vu l'horreur qu'étaient ces marques. Elle ne put le regarder dans les yeux, ayant bien trop peur de son jugement. Elle avait peur d'apercevoir à travers ses pupilles comment il la voyait, quel monstre il voyait en elle. Sans qu'elle ne s'en rende compte, une larme perla sur sa joue, une seule.
Il souhaitait dire tant de choses à la fois, qu'il ne réussit même pas à en dire une seule. Il voulait la rassurer, mais ne pouvait pas cacher le fait qu'il avait peur. Pas d'elle comme elle pouvait le penser, mais de la grandeur de ses démons et de ses souffrances. Peur de s'être bien trop attaché à quelqu'un d'aussi instable, quelqu'un qui ne tenait pas à la vie, qui était prête à mourir malgré ses liens familiaux et amicaux. Il ne réussit même pas à faire un geste lorsqu'elle s'enfuit en courant. Il avait l'impression qu'on lui avait broyé le cœur. Elle ne pouvait pas avoir fait ça, elle était si forte ! Rien ne l'atteignait ! Il refusait d'y croire. Et pourtant sa réaction lui prouvait qu'il avait raison.
Il ne s'était jamais autorisé à créer des liens, sachant qu'il ne tarderait pas à mourir. Seul Mike avait réussi à le convaincre de s'attacher à lui. Mais Mike allait mourir. Et maintenant qu'il commençait à ressentir de réels sentiments, bien que encore timide, pour une fille, elle n'allait peut-être pas survivre non plus. Il refusait d'y croire. Elle n'avait pas le droit de lui faire ça. Elle n'avait pas le droit de l'abandonner. Il s'y opposait. Il lui avait promis de lui faire aimer la vie, il devait absolument tenir parole et la sauver. Quitte à se bruler les ailes, mais il ne pouvait pas la perdre.
-------
Chapitre plutôt court et sans dialogues, mais il me tient beaucoup à cœur. Pour moi, il marque une sorte de tournant et je trouve qu'Illéa est touchante dans les prochains chapitres.
VOUS LISEZ
Parallèles
Teen FictionParallèles : se dit de deux droites qui ne se rencontrent pas. C'est ce qu'ils étaient, deux droites parallèles entre elles. C'est aussi ce que Illéa avait tracé sur ses avants bras. Des droites parallèles, tracées à main levée , qui avaient failli...
